CHAPITRE XVI
Quand il eut expiré sur la croix , un de ses disciples , nommé Marcellus , aide de deux nialrones romaines, Anastisia et Bassilissa, auxquelles Néron fit depuis couper la langue et les pieds, détacha son corps, l’embauma, et courut le cacher dans les cryptes du Vatican. La même nuit, une autre patricienne, la noble et courageuse Lucine, recueillait le cadavre mutilé de saint l’aul et l’ensevelissait pieusement dans les grottes de ses jardins , qui bordaient la voie d'Ostie. Deux jours après, elle suivit avec toute sa famille les geôliers des apûtres au tribunal du préteur. Celui-ci, interpellant d’abord Martinianus et Processus avec calme, commença par leur demander s'il étaient devenus assez insensés pour abandonner les dieux qui étaient adorés à Rome depuis si longtemps; et leur promettant d’oublier ce moment d'erreur, il les pressa de reprendre leurs colliers militaires. Mais Martinianus, élevant la voix : «Nous avons choisi, répondit-il, ceux de la milice céleste. — Amis, reprit le préteur, renoncez à votre démence, et adorez ces Dieux immortels que vous vénérez depuis le berceau. — Nous sommes chrétiens , a dit alors Martinianus. Malgré cet aveu , qui était un arrêt de mort, le préteur continua de les prier, de les exhorter avec douceur, et il ne fit signe aux bourreaux qu’en les voyant inébranlables. Alors on leur meurtrit le visage avec une pierre; les tourmentours les accablèrent de coups; des scorpions de fer leur déchirèrent tous les membres sans qu'un signe de faiblesse réjouit les païens. Lucine , étanchant le sang de leurs plaies avec son voile , leur criait à chaque torture : « Courage, soldats du Christ ! soyez fermes ! ne perdez pas dans un instant une éternité de bonheur. » Ne pouvant triompher de leur constance, le préteur leur fit trancher la tète, et ordonna que les cadavres seraient abandonnés aux chiens. Mais l’intrépide Lucine veillait, et elle les cacha dans une carrière ouverte sur ses terres '. Tels furent les premiers confesseurs du Christ.
Srrrucas des Chbétiess. — De 66 il 303 , c'est-à-dire pendant 237 ans , la rage des |>aïeus ne s’endormit à de rares intervalles que pour se réveiller plus sanguinaire et plus barbare. Tout ce que la férocité humaine peut inventer de supplices fut épuisé contre les chrétiens: les croix, les roues, les chevalets, fléchissaient sous le poids des cadavres ; les cirques et les amphithéâtres étaient teints de leur sang; où le fer s'était émoussé à force de frapper, on employait le feu, le plomb fondu, l’huile bouillante. Les uns étaient jetés aux bêtes , les autres traînés par des chevaux fougueux sur des pointes d'acier et des lames tranchantes; ceux-ci brûlés ou écorchés vifs, ceux-là précipites dans des fournaises. Les plus jeunes, liés à une colonne et battus de verges ou de fouets plombés, mouraient ensuite par l’épée ou la corde ; les plus faibles, déchirés avec des peignes et des râteaux de fer, déchiquetés avec des tenailles rougics, souffraient des tortures atroces tant qu'il leur restait un souffle de vie; les plus fermes étaient écrasés sous îles pressoirs comme la vendange, jusqu’à ce que le sang coulât où coulaient avant des flots de
I. In pnedio miû, Juxia locom olti plexi suni... ( Rcinart, Acta Marlyrum
LES CATACOMBES
vin. On les cousait dans di'3 peaux de taureaux fraîches qui, exposées à l'ardeur du soleil , étouffaient lentement la victime en se retirant. On les rôtissait sur des lits de braise; on les plongeait la tête en bas dans des chaudières, oit bouillonnaient des flots de poix, d’huile et de résine; on leur serrait les flancs et la poitrine entre des lames incandescentes; on les enfermait dans des bœufs d’airain que les bourreaux chauffaient avec des torches, et Rome païenne tressaillait de joie, car les cris des chrétiens livrés il ce supplice imitaient , disait-elle , les mugissements du taureau *.
Quant aux femmes, battues jusqu'au sang, lapidées, décapitées, exposées nues dans un filet, au milieu du cirque, A la fureur des vaches des Maremmes ou condamnées au plus odieux des outrages sous les arcades sombres de l'amphithéâtre Flavien, quand les gladiateurs leur avaient coupé les pieds, les mains, la langue ou les mamelles, elles étaient éventrées comme des brebis, et leurs cadavres remplis d’orge jetés en pâture aux pourceaux’.
Douze empereurs après Néron suivirent ce plan de terreur sauvage ; Domitien l'adopta par orgueil, Trajan par déférence pour les prêtresdes Dieux, Adrien par cruauté. Sous Antonin, Mnrc-Aurèle ctCommode, la persécution devint si ardente que leschrétiens ne semblaient plus pouvoir trouver un asile sur la terre. Encore plus impitoyables , Septime Sévère , Maximin et Décius frappèrent tant de têtes que les fontaines mêmes regorgeaient du sang des martyrs. Gallns en inonda les amphithéâtres pour se rendre Apollon propice; Valérien , pour se concilier le paganisme; Dioclétien, pour plaire à Galérius. Et comme si le despotisme impérial eiït tenté un effort suprême, les chrétiens furent poursuivis à cette époque avec un tel redoublement de fureur, que toutes les prisons étaient pleines de proscrits et toutes les places de bûchers en flammes’.
Catacombes. — Que faire alors T où cacher Dieu T où trouver un coin pour l'adorer en paix et déposer les restes chéris des martyrs? La cruauté des empereurs proscrivait les chrétiens partout. Repoussés par le genre humain, ils cherchèrent un refuge dans les entrailles de la terre. Ce moyen de salut fut conseillé probablement par les Hébreux baptisés. C’était un usage immémorial en Israël au temps des périls. Quand les prophètes étaient persécutés, ils se cachaient dans les cavernes du mont Oreb. Élic y vécut longtemps. Les grottes de la fontaine de Itozel servirent d'asile pendant la passion aux apôtres eux-mêmes. Inspirés par cette tradition, les chrétiens se dérobèrent d'abord â la rage des persécuteurs en descendant auprès des chefs glorieux de leurs martyrs dans les cryptes du Vatican et des jardins de Lucitie. Mais leur nombre augmentant toujours, car le christianisme était comme ces forêts qui repoussent plus épaisses â mesure qu'elles sont abattues par la cognée, les grottes
I. Mamarlit. Tliom. M.iri«. Antiquitates Christian*, tome III. — Aringhi, /tonna toUerau., p. 688.