‹ Rome ancienne et moderneChapitre 233 sur 428 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

des invasions, des grêles qui désolent l’empire.» La décomposition rapide que cet empire subissait était encore accélérée par la division, de jour en jour plus profonde. et plus implacable des esprits; tonte l’activité, toute l’énergie se dépensaient dans les querelles religieuses, et, A ce moment suprême où le danger éclatait si menaçant, les païens juraient qu'ils ne suivraient point le Christ du Labarum, et demandaient qu'on remit la Victoire sur son autel et sur les vieux drapeaux de Rome, et les chrétiens , penchant secrètement pour les Barbares qui adoraient la croix, auraient mieux aimé mourir que de marcher dans les rangs des idol Aires qui la blasphémaient.

Nul lien moral ne rattachait donc au gouvernement celte société scindée en deux partis irréconciliables ; elle ne pouvait tenter aucun effort vigoureux, et, par sa désunion même, elle demeurait livrée, pieds et poings liés, aux Barbares. Un seul homme la préservait encore en Italie. Devant l’épée de Stilicon , toujours tournée vers les Alpes, s'arrêtaient les enfants du Nord, l-e lâche Honorius leur ôta cette crainte. A l’heure où le secours de ce grand homme devenait le plus nécessaire, il le ht assassiner, et se coupa, comme le dirent ses eunuques euxmêmes, le bras droit avec la main gauche. Stilicon mort, les Golhs parurent.

I.ss Garas es l’Ocest ou WisiGOiBS. — C’est une destinée ringulière que celle de ce peuple. Parti des bords de la Baltique, et fixé le long du Danube, pendant longtemps il vécut de la guerre, aux dépens des contrées septentrionales et â la solde de Rome. Un jour de l'année 375, une masse de Huns et d’Alains fondit sur lui et le rejeta sur la rive gauche du fleuve , suppliant les légions qui gardaient l’autre rive de l’y laisser passer. On en référa à l'empereur Valens , qui y consentit : deux cent mille hommes se réfugièrent donc sur les terres de l’empire. Mais il fallait payer le passage. L’indigne corruption des Romains les força de racheter leurs armes avec l’honneur de leurs femmes et de leurs filles , avec la liberté de leurs enfants. L’avarice des chevuliers les pressura , leur vendit de mauvais vivres au poids de l’or. C’en était trop pour la fierté des Barbares. Ils se précipitent sur ces hâtes perfides , les écrasent auprès d'Andrinople, et brûlent sur le champ de bataille Valens lui-même réfugié dans une chaumière. Puis, après ces terribles représailles, ils envahissent l’Italie à la suite d’AI-Kich ou Alaric.

Alaeiu, l'empereur i>es Barbades. — Les uns disent qu’ils venaient venger la mort de Stilicon, appelés par son fils; les antres, que la faim seule les poussait en avant. Ils ne demandèrent en effet à l’empereur de Ravenne, que du blé pour eux, et le titre de maître de la milice pour leur chef. Honorius ayant rejeté avec dédain les deux demandes, Alaric tourna la bride de son cheval vers Rome, et tout son peuple le suivit. Tant pour affamer II ville que pour remplir le premier objet de son expédition, il assiégea d’abord et prit le port d’Ostie , où se trouvaient tous les magasins de l'annone. Ses balistaires interceptant ensuite le cours supérieur du Tibre avec leurs machines, et ses cavaliers voltigeant sur toutes les voies et ne laissant rien passer, la famine, et la |ieste, sa hideuse compagne, décimèrent bientôt

l.FS BARBAMES.

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le peuple. Alors les esclaves, Barbares d'origine pour la plupart , sortirent en foule et se rendirent sous les tentes de leurs compatriotes. Comme ils partaient , un débat violent s’éleva entre les hommes des deux cultes. l.es chrétiens disaient que la résistance était inutile , et que Dieu voulait punir la prostituée des Sepl- Collines de ses meurtres et de ses abominations. Les païens prétendaient , de leur côté, qu'il suffisait, pour chasser l’ennemi, de sacrifier au Capitole et dans les autres temples.

Les devins étri soces. — Des devins étrusques, venus à Rome sur l'invitation du préfet Pompeianus, répondirent enfin du salut de la ville , pourvu qu'on accomplit leurs rites mystérieux; ils avaient, disait-on, sauvé Nanti en opposant aux barbares le feu céleste et les éclairs : le préfet exécuta leurs prescriptions , mais le ciel n'eut , malgré leur promesse, ni foudres ni tempêtes, et à défaut des Dieux, il fallut recourir à l’intervention du Sénat. Les plus vénérables par l'Age et par le nom allèrent donc marchander la paix au camp des Goths. Ceux-ci la mirent à un prix si exorbitant, qu’un reste d'orgueil réchauffa le cœur des clarissimes : o Si la gloire du peuple romain est menacée, dirent-ils fièrement , il sortira pour la défendre! — Tant mieux! répondit le roi barbare! plus l'herbe est épaisse, plus il est aisé de la faucher! » Tremblants à l 'Idée seule de voir luire celte terrible faux gothique, les négociateurs demandèrent à voix basse ce qu’il exigeait. — a Tout votre or, tout votre argent, tous vos esclaves ! — Et que laissez-vous donc aux Romains’ s'écrièrent-ils alors. — La vie! dit Alaric eu montrant ses Goths. »

Les négociateurs débattirent longtemps la rançon de Rome, et ne l’obtinrent, après les plus tristes supplications, qu’en mettant dans la balance du nouveau Rrennus cinq mille livres d’or, trente mille livres d'argent , quatre mille tuniques de soie, trois mille peaux teintes en écarlate, trois mille livres de poivre, et en laissant comme otages, sous la tente d’Aiaric, les fils des plus nobles familles. Pour payer cette paix honteuse , il avait fallu dépouiller les temples et fondre la statue d'or de la Valeur militaire. En voyant ce palladium de la vieille Rome couler dans le creuset, les aruspices se voilèrent, et, véridiques cette fois, ils annoncèrent, d'une voix brisée par les sanglots, que c’en était fait du nom romain.

Le Sénat s’etait engagé, en outre , A obtenir de l’empereur les concessions qu’en réclamait Alaric. Pour exécuter ce dernier article de la capitulation, il envoya des députés à Ravenne, mais leurs instances furent inutiles : Honorius ne voulut rien accorder. A la prière de l’évêque Innocentius , il consentit seulement à faire partir pour Rimini son préfet du prétoire ; Alaric l’y attendait , à la tête de son armée. L’entrevue eut lieu sous la tente du vainqueur. Tous les chefs d’Aiaric étaient présents. Invité à communiquer les intentions de l'empereur, le préfet Jovius lut imprudemment une lettre hautaine, dans laquelle Honorius le laissait maître d'accorder du blé et de l'argent , mais en refusant avec dédain de donner au vainqueur de ses légions le titre de maître des deux milices. A cet affront, les chefs des millenies gothiques frémirent de colère, et sans môme répondre au

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préfet, Alnrie fit sonner les trompettes, et, levant son camp, reprit In route de Rome.

Comme la première fois , il commença par se rendre maître d'Ostie et du cours supérieur du Tibre : cette opération suffit pour ramener les sénateurs dans son camp. Ils tremblaient tous en pénétrant sons le tentorium barbare splendidement décoré des dépouilles de leurs palais ; mais Alaric venait vider une simple question d’honneur et se venger à Rome du dédain du César de Ravenne. A la grande surprise des sénateurs , il n'exigea d’eux qu’une chose , c'était qu'ils proclamassent empereur Attalus préfet de la ville. Obéi & l’instant, le chef des Goths laissa le César qu’il venait de faire, jeter de l’argent au peuple du haut du palais impérial et promettre dans un discours pompeux au Sénat qu'il rétablirait l’empire et saurait reconquérir l’Afrique et l'Iïgypte ; puis le lendemain il le livra, parti du diadème et de la pourpre, aux risées de ses compagnons en le forçant, comme expiation des douze siècles de triomphes de Rome, de servir à table ces guerriers habilles de toile qui l’avaient vaincue et rançonnée.

Lus deux Cesses d'Occidbnt. — Dévorant ces outrages par ambition, Attalus se vengeait de son servilisme en rejetant insolemment l’offre d'Honorius, qui lui projiosait de partager l’Occident. Il voulait toute la couronne im|>ériale, et peut-être l’aurait-il posée sur son front si la famine n’eût renversé ce roi d’un jour. Visités tous les jours par les Goths et ne se remplissant plus au moyen des arrivages d’Afrique, les greniers du port furent bientôt vides : il y eut alors une telle disette à Home, que le peuple en fut réduit à vivre de ch&laignes et qu'on soupçonna un grand nombre de citoyens de se nourrir de chair humaine. Cette circonstance calma la colère d'Alaric : Honorius lui ayant offert des vivres, il renoua ses relations avec la cour de Ravenne et sacrifia I’em|)ereur de Rome aussi facilement qu’il l’avait créé. Convoqués dans son camp, le Sénat et le peuple romain le dégradèrent par son ordre avec le même empressement qu'ils avaient mis à l'acclamer, et quand il eut déchiré et foulé aux pieds sa pourpre, il alla trouver l'empereur de Ravenne. Celui-ci, non moins fourbe que lâche, l’attendait avec un guet-à-pens. Comme tous les barbares, les Goths étaient d’une fidélité scrupuleuse dans leurs engagements : ce qu’ils avaient promis ils le tenaient avec loyauté. Trompés sans cesse par les Romains et surtout par cette race dégénérée qui portait dans la politique la perfidie native du sang grec, on les voyait à chaque instant retomber dans les mêmes pièges, parce qu’avec la simplicité de leurs mœurs primitives ils s'abandonnaient it la mauvaise foi de leurs ennemis. Mais s’il était facile de les tromper, il ne l'était pus d'échapper au premier mouvement de leur colère; àcc nouvel outrage d'Honorius, Alaric ne dit qu’un mot : à Romet...

Alaric devant Rome. — Les barbares répondirent à l'appel des trompettes par des cris de joie et des acclamations furieuses , et au commencement du mois d'Auguste de 410, les longues files de leurs centaines se déroulèrent sur la voie Salara. Des bruits effrayants et sinistres, d’épaisses volées de corbeaux précédaient cette

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armée descendant des Apennins comme un de ces nuages sombres annoncés par le tonnerre et d'où va éclater la tempête et la mort. Ému de ces rumeurs qui montaient jusqu’à sa cellule, un solitaire descendit sur la voie Salara, et se présentant tout à coup devant Alaric, il mit la main sur la bride de son cheval et le conjura de s’arrêter en lui montrant le fleuve de sang qu’il allait verser et les horreurs que ses hordes commettraient dans leur furie. Mais le pieux vieillard eut beau mouiller ses pieds de larmes, il eut beau faire entendre les supplications de la ville innocente des perfidies d’Honorius, Alaric fut inflexible. Pâle, frissonnant déjà de la fièvre qui le conduisait au tombeau, et l'œil lixe, car il se débattait contre les hallucinations d’un délire produit par la maladie, le chef barbare leva la main et murmura seulement ces paroles : «Ce n’est pas ma volonté qui me guide, mon père; je vais parce que j’entends sans cesse une voix mystérieuse qui me dit tout bas : marche, et va détruire Rome ! »

La dernière fois qu’il était venu, il avait brisé les fers de quarante mille esclaves; aussi quand il parut devant la porte Salara, ceux qui restaient la lui ouvrirent. Alors le saccagement commença. Alaric avait dit à ses soldats ; Que chacun enlève aux Romains tout ce qu’il pourra emporter ! Pendant trois jours et trois nuits ce mot d'ordre fut exécuté à la lettre. A l’approche de l’ennemi, les riches païens avaient pris la fuite; les chrétiens s'étaient réfugiés dans les deux basiliques de Saint-Pierre et de Saint-Paul, construites depuis la fin du iv* siècle sur les tombeaux des deux grands apôtres. Trouvant les palais abandonnés, les Goths se chargèrent de butin et le pillage ne cessa que lorsque leurs chevaux fléchirent sous le poids des vases ciselés, de l’or, de l’argent et des étoffes précieuses.

Sxc Di Rome. — Les Barbares vengèrent dans ces trois jours lugubres la honte de leurs frères sculptés avec la corde aux mains sur l'arc de triomphe de Constantin et la colonne Trajane. La revanche fut d’autant plus violente que dans la ruine de cette orgueilleuse cité, qui avait voulu river ses fers aux bras de toutes les nations, les fils de ceux que les triomphateurs avaient traînés tant de fois sur la voie Sacrée, voyaient autre chose que du butin; ils voyaient l’indépendance, la vengeance et la liberté. Victimes de la société romaine, qui les écrasa pendant des siècles sous son despotisme, qui les déshonora par ses débauches à la face de l’univers, lorsqu'ils la tinrent sous leurs pieds ils exercèrent de terribles représailles. Leur épée se baigna dans le sang patricien , et la lueur de l’incendie allumé dans les maisons monumentales éclaira tristement pendant ces trois nuits la violence faite aux matrones. Ivre de fureur et de meurtres, le Barbare avait oublié jusqu’à son horreur de la débauche , et pour dissiper ce délire il aurait fallu que toutes les femmes eussent déployé le courage de la chrétienne de Saint-Pierre.

La chhétiknnr. — Digne descendante de Lucrèce et de Virginie, cette femme courait rejoindre son époux, réfugié dans la basilique de la rive droite. Sa beauté frappe un des jeunes gardes d’ Alaric, qui se précipite à sa poursuite, l'atteint et veut lui ravir l’honneur. Repoussant le Barbare, elle lutte avec tant d'énergie

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