CHAPITRE XIX
qu’il lire son épée et, après l’en avoir menacée à plusieurs reprises, la frappe au cou. Quoique la blessure ne fût pas grave, en un clin d’œil elle se vit couverte de sang; courbant alors la tête : Tue-moi, dit-elle, tu ne me déshonoreras pas! A ces paroles, le jeune Barbare s’arrête honteux de lui-même. Plein d’admiration pour la chaste énergie de cette femme, il la relève, la conduit à la basilique, et lui donne en la quittant six pièces d’or pour acheter des vivres'.
Mort d'Auric. — Lorsque Alaric l'abandonna, Rome n'était plus qu’un cadavre gisant au milieu des ruines ; la majeure partie des maisons et un grand nombre d’édifices avaient été détruits par le feu. Tous les esclaves étaient partis avec les f’ioths, qui emmenaient en outre une multitude de prisonniers, parmi lesquels se trouvait la sœur d’Honorius lui-même, Galla Placidia. La beauté vraiment impériale de cette illustre fille de Théodose fut le salut de Rome. Comme les devins l'avaient prédit, Alaric venait de mourir après avoir vu le Capitole : son peuple, lui ouvrant une tombe inviolable au fond du Busentino, dont deux cent mille bras détournèrent un instant les eaux, l’avait couché pour toujours, selon les traditions scythiques, à côté de son cheval de guerre. Élu par le suffrage unanime des chefs, Ataulf le Doux, son beau-frère, ne voyait que Placidia. Sous le charme de cette passion si nouvelle pour lui, le Barbare amoureux soupirait après le repos : au lieu de revenir sur scs pas pour raser Rome et bâtir avec ses débris, comme le demandaient ses compagnons, une ville gothique, il traita sous main par l’entremise de sa sœur avec Honorais, et trahissant au profit de leurs ennemis les destinées des Goths, les enfratna malgré leurs murmures au delà des Alpes.
Rassuré par leur départ , le faible empereur de Ravenne ordonna de repeupler Rome; mais on ne lui obéit sérieusement que deux ans après, en 412. Avant cette époque il n’y avait dans la ville que le petit nombre de chrétiens qui purent trouver un asile sous le toit des deux basiliques. Le préfet de 412, Epiphanius, reconstruisit le secretarium du Sénat, qui avait été brûlé jusqu'aux fondements , et déploya tant d’activité pour effacer les traces de ce grand désastre, que lorsque Honorius visita la ville dans cette même année 412, on ne se serait pas douté, dit Orose, un peu trop jaloux de voiler les calamités de l'empire, des ravages de 410. Sur la foi de ses eunuques, qui regardaient pour lui, Honorius ne vit rien; et au milieu des débris de la vieille capitale, il ne songea, lui le lâche et vil empereur, qu’à exercer une vengeance aussi inutile qu’odieuse dans ce moment. Attalus, cet autre fantôme impérial, que les Goths traînaient dans leurs bagages, lui avait été livré par Ataulf : il le fit amener au Forum, devant son tribunal, et après avoir ordonné qu'on lui coupât deux doigts, l’exila dans l’ile de Lipari.
Le vaisseau qui l’y transportait rencontra un autre prétendant : c’était le comte d'Afrique, Héraclianus, qui , après avoir retenu pendant deux ans le blé destiné à la nourrir, venait avec sept cents navires chargés jusqu'au bord, proposer à la ville
*• Hialoria Mitrella , lit. xill. — Pliifosl rgc , Fragmenta d'histoire ecelèaiaatiqat. — Sozomfcne , idem. — Socrate, idem.
LES BARBARES
étemelle de lui donner l'empire pour du pain, ce que Rome aurait fait sur-lechamp si un autre lieutenant d'Honorius n'eût renvoyé à coups de traits ce César frumentaire. La fidélité de Marinus et le courage de Constance, vaillant général devant lequel l'invasion s’arrêta, donnèrent quatorze ans de paix à Rome. Le préfet Aginatius Faustus en profita pour réparer le temple de Minerve, dont le toit, lors du sac d'Alaric , s'était abîmé dans les flammes. Pendant ce temps Honorius, qui avait payé les services de Constance avec la main de Placidia, veuve d’Ataulf, rendue par les Barbares après mille outrages, voyant mourir ce second époux , chassait sa soeur, et allait enfin terminer à Rome, en 123, sa vie d'idiotisme et d’opprobre. On lui éleva, auprès de la basilique de Saint-Pierre, un mausolée qui, plus heureux que sa mémoire, a été détruit par le temps.
Aétics. — Cette ombre impériale évanouie, Rome s’aperçut à peine qu’un enfant de cinq ans, le fils de Placidia, succédait, en passant sur le cadavre d’un empereur militaire, à l’idiot de Ravenne. Elle eût même regretté le comte Jean, qui du moins était un homme, ai derrière l’Auguste au maillot elle n’avait vu, appuyé sur son épée, un chef de la taille des Magnentius et des Stilicon. Le patrice Aétius avait toutes les qualités du grand capitaine. Nourri dans les camps et sous la tente des Barbares, il pliait ces volontés sauvages avec autant d’ascendant que les esprits de ses soldats : d'abord employée dans l'intérêt de son ambition , la confiance qu’il avait su leur inspirer finit par devenir le dernier refuge des Césars d’Occident. Ils ne pouvaient comliattre seuls ; leurs légions, énervées et décimées, tenaient à |ieine devant l’ennemi : aucune confiance ne ranimait cette antique valeur qui avait soumis l'univers. L’habileté du général consistait donc, en ces circonstances extrêmes, à remplacer par des auxiliaires les soldats dont il manquait , et à battre les Barbares avec des Barbares. En les opposant ainsi les uns aux autres, tout le profit de la guerre était pour l’empire. Ce plan conçu , Aétius l’exécuta avec un bonheur qui fit illusion aux Romains. La victoire fuyait Rome depuis si longtemps, que le bruit de quelques succès dus aux cavaliers Huns ranima l’espérance et l’antique foi du peuple dans les destinées de la patrie. Dans ces basiliques dont les murs noircis portaient encore les traces de l’incendie allumé par les Goths, sur ce Forum oii étaient imprimés les pas d'Alaric, au pied de ce Capitole vide de ses richesses, des milliers de voix répétaient ces beaux vers de Rutilius :
« Lève ta tête triomphante, ô divine Rome ! entrelace de lauriers tes cheveux blanchis par une mâle et vigoureuse vieillesse; secoue fièrement les tours qui forment ton diadème : que ton bouclier d’or répande des feux étincelants; étouffe le souvenir de tes dernières perles ; que tes plaies cicatrisées ne te causent plus de douleur. Tu as perdu des batailles, mais jamais le courage ni l’espoir; tes défaites mêmes t’enrichissent. C’est ainsi que les astres ne disparaissent que pour rentrer plus brillants dans la carrière , que la lune n'achève son cours que pour le recommencer avec un nouvel éclat. Allia ne tarda pas à punir Brennus de l’incendie de tes maisons ; les Samnites payèrent chèrement le joug sous lequel tes légions avaient
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