CHAPITRE XX
Grecs et trois mille Isauriens. Quand il prit le chemin de Rome , il ne laissait à Naples qu'une garnison de trois cents fantassins.
Wmets. — Cependant les choses étaient bien changées depuis quelques mois. Furieux de la lâcheté de leur chef, les Goths avaient lavé dans sou sang la gloire souillée des Fil* du Ciel : ils venaient de mettre le sceptre et l'épée dans des mains vigoureuses; AVitigis, le plus vaillant de leurs milleniers, avait réuni tous les suffrages. A peine acclamé , il écrivit de Reggio où il se trouvait alors, au pape Silvérius, au sénat et au peuple romain, pour leur rappeler les bienfaits de Théodoric et les engager à reconnaître en lui restant fidèles le bon gouvernement des Goths. Le peuple , le sénat et le pape s’engagèrent par un serment solennel de ne jamais trahir les Goths; mais comme Witigis en se rendant & Ravenne n’avait la'ssé que quatre mille hommes dans la ville, il n’eut pas plus tôt passé la porte Flaminia que le pape Silverius prenant sur lui l'odieux du parjure , persuada au sénat de se tourner du côté des byzantins. Les Clarissimes oubliant, dans leur égoïsme, que trois cents de leurs enfants ou de leurs amis répondaient à Ravenne de leur fidélité, envoyèrent secrètement à Bélisaire , pour lui dire qu'ils livreraient Rome, un autre traître, Fidelius de Milan, comblé de bienfaits par Amalasontha.
Bélisaire se mit aussitôt en marche ; cinq jours lui suffirent pour arriver sur les plateaux volcaniques d'Albano. De l'escarpement où s’élève encore avec ses blocs de marbre noyés dans un massif de ciment le tombeau colossal de Julia , fille de César, il aperçut enfin l’immense plaine couverte de villas et de monuments que la mer éblouissante comme un miroir d'argent encadre à gauche, que l'Apennin serre à droite et dont Rome forme le fond. I.à commençaient è se déployer les grandeurs monumentales de la ville. A partir d’Albano, la route que suivaient les Grecs se déroulait entre une double ligne de tombeaux. A chaque pas les monuments funèbres de la voie Appia que Bélisaire avait è sa gauche excitaient son admiration et sa surprise. Celte voie célèbre bordée en effet dans toute sa longueur, depuis les pentes d'Albano surtout, de mausolées magnifiques, était pour Rome ce qu’était l'atrium pour les palais des patriciens, un sanctuaire où les morts illustres recevaient les premiers le visiteur. Des tombeaux grands comme des temples, plus élevés que les plus hautes tours, aussi vastes que les rotondes des thermes , et offrant toutes les formes architecturales, se succédaient toujours plus riches, toujours plus imposants; puis, entre les blocs gigantesques d’autres tombeaux de cinq ou six pieds de haut seulement , espacés à distance égale , étalaient leurs inscriptions lugubres, leurs bas-reliefs et une foule immense de bustes qui, en les regardant avec leurs yeux de marbre, semblaient demander aux Byzantins ce qu’ils venaient faire dans la ville éternelle.
Après avoir longtemps cheminé au milieu des morts, Bélisaire vit tout à coup les murs de Rome, et tournant à sa gauche il se trouva devant une porte située entre deux tours rondes; c'était la porte Asinaria, ainsi appelée à cause du nom de son architecte Asinius, et parce que les Anes chargés d'herbes et de légumes y passaient
GOTHS RT BYZANTINS
d'habitude. Les traîtres l’ouvrirent, et le 9 décembre 530 Bélisaire entra dans cette Rome qui était depuis soixante ans au pouvoir des Barbares. Comme il entrait du côté du midi , les Goths sortaient du côté du nord. Leur duc Leuderin les avait abandouués. Bélisaire, atin que le transfuge touchât plus vite le salaire de sa trahison, l'envoya porter les clefs de la ville à l’empereur, et pensant bien qu’il ne tarderait pas il revoir les Goths, il songea sans perdre un moment à la défense de la place. Les murs, ruinés sur plusieurs points, furent réparés à la bâte et munis de créneaux; il s'empressa de les environner en outre d'un fossé large et profond. Qui fut bien surpris â la vue de ces préparatifs? ce fut le sénat : ne voyant de péril prochain que dans l’armée byzantine, il avait trahi les Goths pour éviter la guerre, et voilà que la ville allait en devenir le théâtre. Les Clarissimes se plaignirent avec amertume à Bélisaire, qui les traitant en maître, loin d'écouter leurs remontrances, leur ordonna de faire apporter sur-le-champ dans les greniers publics pour le joindre à celui qu’il venait de tirer de Sicile, tout le blé de leurs domaines.
Siée* os Rom. — Comme ils exécutaient cet ordre à contre-cœur et lentement , Witigis parut sur la rive droite du Tibre. Quelques livres d'or distribuées aux fils de Clovis avaient renoué les liens de la vieille alliance, et les Goths pouvaient disposer de toutes leurs forces. Witigis marchait donc à la tête d'une armée dont l’historien Procopc , dans le but de relever la gloire des Byzantins, a évidemment exagéré le chiffre, mais qui devait se composer de trente à quarante mille hommes. Débouchant dans les premiers mois de 597 par la voie Flaminia, Witigis se trouva arrêté au Ponte- Molle qu’on appelait encore Pont Milvius, par un fort que Bélisaire y avait fait construire. La nuit tombait, l’armée était fatiguée d’une longue marche, aussi remit-on l'attaque au lendemain. Mais les défenseurs de la tour ne l’attendirent pas; terrifiés par le tumulte et le bruit des voix de cette multitude campée dans la plaine et par le grand nombre de feux qu’ils voyaient s'allumer de toutes parts, ils profitèrent des ténèbres pour prendre la fuite, et , n’osant retourner à Rome, gagnèrent la Campanie. A l’aube, les Goths s’approchent; ils n’aperçoivent personne aux créneaux, et, brisant à coups de haches les portes de la tour, ils passent le Tibre.
Une masse de cavalerie, principale force de leur armée, était déjà sur la rive gauche lorsque Bélisaire, qui, ignorant l'événement du Pont Milvius, sortait de la ville avec mille chevaux [tour choisir l’emplacement d’un camp au bord du fleuve, tombe tout à coup au milieu de l’ennemi. Les premiers cavaliers de chaque parti se mêlent et se chargent. Bélisaire montait un cheval que les Byzantins nommaient P/ialion , parce qu'enlièrement noir il avait le front étoilé de blanc ; quelques transfuges qui combattaient au premier rang l'ayant reconnu, le montrent aux Goths en disant : Voilà Bélisaire! — Aussitôt les plus braves, éperonnant leurs coursiers jusqu’au sang, se disputent l'honneur de lui porter les premiers coups. Une forêt de lances menace sa poitrine. Mais ses braves doryphores, gardes intrépides et fidèles , ne l'abandonnent pas. Serrés autour de leur chef, ils forment avec leurs
Cil APITRE XX.
Iioucliers un mur de fer conlre lequel viennent se briser les épées et les lances : ils frappent en même temps et avec une telle énergie que , malgré îles pertes cruelles, un moment ils font plier les Goths. Mais le vieux Witigis accourt avec les centaines d'élite; les chants des scaldcs, la voix du chef, le frémissement des clairons, enttanunent les fils des Amales ; ils se précipitent de nouveau , culbutent les byzantins, et les forcent de gagner à toute bride les hauteurs aujourd’hui couvertes par la villa Borghèse. Vivement poursuivis, les cavaliers de Bélisaire regagnent la ville au galop ; malheureusement ils trouvent fermée la porte du Pincio vers laquelle ils tendaient. Ils avaient beau crier aux soldats de garde d’ouvrir, ceux-ci , dans la crainte que l’ennemi n'enlritt avec eux, s'y refusaient obstinément. Penchés avec terreur au haut de la tour, ils étaient troublés à ce point qu’ils méconnurent llé'isaire lui-même, dont le visage était & la vérité souillé de poussière et de sang, et que si, ne prenant conseil que de la gravité du péril, il n’eût repoussé l'ennemi par un retour offensif où éclatait plutôt le désespoir que le courage , ils l'auraient laissé prendre ou périr sous la porte Pinciane.
Le plus grand trouble régnait dans la ville : tremblants derrière les feux que Bélisaire avait ordonné d'allumer sur les remparts, les Romains n'osaient ni lancer une flèche, ni répondre un seul mot à Vacin , l’un des chefs supérieurs des Goths qui vint tout seul à la porte Salara leur reprocher leur trahison. Mais s'ils étaieut déjà consternés après cette escarmouche, ils le furent bien plus sérieusement les jours suivants en voyant les dispositions des Goths. Witigis, chargeant son lieutenant Marcias de l'investissement de la rive droite, avait établi sur la rive gauche six camps retranchés qui, à partir de la porte Flaminia jusqu’à la porte appelée Prénestine, faisaient face au mur et bloquaient Rome en se liant par des fossés et des levées de terre. Ses camps mis à l'abri d'une surprise, il lit une opération qui semblait devoir amener seule la reddition de Rome. Les quatorze aqueducs dont les arceaux versaient tous les jours les eaux dans la ville, furent coupés par ses ordres. Les thermes, les fontaines, les réservoirs publics et les moulins qu'alimentait cette masse d’eau se trouvèrent tout à coup à sec. S'inquiétant peu de la perturbation qu’un événement si imprévu jetait dans les habitudes , les besoins et l’hygiène de Rome, Bélisaire ne se préoccupa que d’une chose, la suppression des moulins. Pour rendre le mouvement à ces meules si nécessaires, il imagina de les transporter sur des barques ancrées côte à côte au milieu du Tibre ; les roues furent suspendues entre ces barques accouplées, la force du courant seule les lit tourner comme auparavant.
Mais l’invention de Bélisaire si ingénieuse, et si utile qu'elle est encore pratiquée sur le Tibre, n'avait pas calmé l’irritation des habitants. Furieux des privations que leur imposait la guerre , ils ne cessaient d’éclater en malédictions contre les Byzantins; Witigis, qui en fut instruit, saisit cette occasion pour sommer le général de Justinien de mettre un terme à cette lutte inégale, « Maître de la milice, lui dit l’envoyé de Witigis , les hommes ont sagement donné son nom à chaque chose ,
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ce qu'ils appellent courage n’est pas la témérité. Le courage qui se déploie il propos trouve dans la mort une gloire immortelle; la témérité, au contraire, tombe avec opprobre dans le péril où elle s’est jetée aveuglément. Vois notre foire cl ta faiblesse , et n’accable pas plus longtemps de misères cette Rome que Théodoric laissa si heureuse et si grande. »
A ces mots se tournant vers les sénateurs assis en silence et le front baissé autour de Bélisaire : vous avez , leur dit-il, payé les bienfaits des Golhs par l'ingratitude et la trahison ; les voici cependant qui par ma voix vous offrent aujourd'hui la bienveillance et la protection d'autrefois. Bélisaire, les clouant sur leurs sièges d’un regard, se hâta de renvoyer Alben avec une réponse courte et embarrassée, dont le vrai sens était dans ces derniers mots : tant que je serai vivant, vous n’entrerez pas dans la ville. Acceptant le défi, Wiligis entreprit alors d’y entrer de force.
Le lendemain, au lever du soleil, des tours de bois, portant sur quatre roues massives et traînées par des buffles et des boeufs gris des maremnes aux grandes cornes, roulaient lentement vers les murs, dont elles égalaient la hauteur. Les Romains frémissaient déjà; mais le chef byzantin sourd aux reproches que lui adressaient les plus hardis et aux murmures de ses propres soldats , attendit que les tours arrivassent au liord du fossé. Prenant alors un arc , il visa le centenier qui guidait les buffles , et le visa si bien que la flèche lui traversa le cou. Voyant le blessé tomber dans un ruisseau de sang , les Romains poussèrent un cri de triomphe. Aussitôt les soldats, au signal de Bélisaire, ayant fait pleuvoir une grêle de traits sur les tours , tuèrent les buffles qui les traînaient. Forcé de les aiiandonner, Wiligis alla renouveler l'attaque du côté de la porte Prénestine, où le mur, qui était celui de l’ancien Vivarium, parc des hôtes fauves du cirque, offrait peu d’épaisseur; il envoyait en môme temps à son lieutenant l'ordre d'essayer d’entrer dans la ville vers le môle d'Adrien.
Ce tombeau, qu’un mur d'enceinte supplémentaire rattachait au rempart, était encore l'un des plus magnifiques monuments de Home. Revêtu de plaques île marbre de Paras si bien jointes qu'elles ne semblaient former qu’un massif, il était entouré de superbes grilles de bronze et orné de quatre portes ciselées du même métal, de quatre chevaux d’airain doré posés aux quatre coins, d'un taureau et de paons de bronze également recouverts d’or, et d’une infinité de statues d'une beauté et d’une perfection admirables 1 . Abrités par le portique construit entre le pont Élien (Saint-Ange) et la basilique de Saint-Pierre, les Goths lancèrent tant de flèches sur le môle d’Adrien, que ceux qui le défendaient disparurent des balustrades. Saisissant ce moment, les Goths appliquèrent leurs échelles contra le soubassement carré du tombeau, et ils l’auraient escaladé si les soldats postés dans la rotonde supérieure ne s’étaient avisés de précipiter sur les premiers assaillants
I. Ces l Procopequi dit cela ( Guerres Colkhjues , liv. i, 32 1, et nue preuve qu'il n’a rien exagéré, c'est que la seule de ces statues qu'on ali decouverte par hasard dans les fosses, le fameux fan*? des Barberini, passe pour le morceau le plus précieux de la sculpture antique. Voir aus*i Pitlro I lallio, llisi. basil. Saoli IVtri. ch. vm, p. un.