‹ Rome ancienne et moderneChapitre 257 sur 428 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Pavie. La famine de l’année précédente, la peste et la mort de Narrés, qui, mis dans un cercueil de plomb avant l’arrivée des Longobards , n'avait pu voir leur triomphe et sa vengeance , décourageaient tellement les Byzantins qu’ils cédèrent partout le champ de bataille et se cachèrent derrière les murs des cités.

Eiarqces de Ravesxe. — L'empereur de Constantinople, croyant assurer la défense de l’Italie , venait cependant d’y instituer un pouvoir aussi grand que celui qui fut exercé par Bélisaire et par Narsès. Le titulaire de ce pouvoir illimité, en tout ce qui touchait l’administration et la guerre, portait le nom d 'Exarque, et il avait fixé son séjour à Ravenne , la cité imprenable à cause de ses marais, commandant de là souverainement à toutes les villes qui restaient encore fidèles au César d’Orient. Rome était l’une de ces villes : bien tristement déchue de sa vieille splendeur elle formait un duché dont la circonscription ne dépassait pas sur le papier les bornes de sa campagne et qui se réduisait en réalité à l'enceinte de ses murs. Un lieutenant de l'exarque, appelé indifféremment duc ou carlulairc, y représentait l'empereur et commandait la milice. Il y avait un préfet au palais administrant au nom du César Byzantin , un sénat au Capitole parlant toujours au nom du peuple; mais comme de ces trois pouvoirs les deux premiers , rouages rompus de vétusté , agissaient déjà dans le vide et que le troisième manquait de vigueur, une autorité nouvelle, destinée à les absorber tous , s'élevait peu à peu dans la basilique vaticane.

Armés de l'idée religieuse, dont la pointe devait s'émousser plus d’une fois comme celle des flèches grecques sur les poitrines cuirassées de fer des Barbares, mais qui, à tout prendre valait mieux que le drapeau sans soldats et l’épée sans tranchant de l’exarque, les papes s'emparèrent résolument au vr siècle de l'office que ne remplissaient plus les empereurs et se firent les défenseurs de Rome. Depuis les jours néfastes de Baduela elle n'avait pas essuyé pareille tempête. Pendant vingt-sept ans les Longobards la tinrent enfermée dans un cercle de fer et de feu. Ils avaient paru sous ses murs en 573, en fiOO ils y étaient encore, et Rome, souvent sans chef, presque sans troupes, vivant à grand' peine du blé qu'on envoyait de Constantinople , ne voyait autour de ses remparts qu’un morne désert et des ruines. Partout on n’apercevait que traces des Barbares : on n’entendait partout que gémissements. Ces terribles faucheurs à la longue barbe, au crâne rasé, aux larges habits décorés de franges diversicolorcs qu’ils s'honoraient de porter tâchés de sang , fauchaient la génération de ce malheureux siècle comme un champ d'épis mûrs. Plus de cités , plus de villas , plus de châteaux , plus d'églises où ils avaient passé ! Des tourbillons de fumée et de flammes eu marquaient la place ! Inculte et solitaire, la campagne était abandonnée aux bêtes des bois, et ceux des habitants qui avaient échappé nu glaive ou qui ne traînaient pas chez les Longobards la chaîne de l'esclave, accouraient à chaque instant, pâles de terreur ou mutilés, raconter avec des sanglots le massacre de leurs parents et les excès de ces Barbares

I. Sain» Grégoire, ticmèlie, lif. il, rt Dialoyufa, II», ni, r. 38.

LOMBARDS ET FRANK S

Tiiéoiielixue et le PAPE Grégoire I". — Pendant ces ravages, quatre exarques , Longin, Smaragdus, Romain et Calliniquc, s'étaient succédé à Ravenne; quatre empereurs avaient ceint tour il tour le diadème byzantin ; quatre rois longobards s'étaient transmis la couronne de fer, quatre pajics les clés de saint Pierre. Une femme exerçait alors sur les Longobards l'influence qu'Amalasunlha , tille de Théodorich, exerça au commencement du n* siècle sur les Golhs. Chérie et vénérée de son époux, le jeune Hagiulf, aux yeux bleus, qu'elle avait fail roi dans l'assemblée générale de la nation en lui offrant une coupe de vin , Théodelinde était chrétienne. Le pape Grégoire I", surnommé le Grand par l'histoire il cause de sa haute naissance et de l'ardeur qu'il déploya dans ces mauvais jours pour te salut de Rome, mit heureusement il profit le zèle de la royale néophyte.

La paix que Rome implorait à grands cris fut accordée & ses instances : il en remercia aussitôt la belle reine par ces deux épltres, l’une à son adresse , l'autre à celle de son époux :

a Nous venons d'apprendre , par notre fils bien-aimé. Probus , la chaleur et l'empressement que Votre Excellence a mis, selon sa coutume à nous procurer la paix. Vous ne pouviez trouver une meilleure occasion pour montrer à tous, les sentiments chrétiens et la beauté de votre âme. Aussi nous sommes-nous hâté de rendre grâce à Dieu tout-puissant , qui incline votre cœur aux œuvres saintes et l’avons nous supplié de continuer à éclairer votre esprit de scs rayons en vous inspirant toujours ce qui lui est agréable. Ce n'est pas un petit mérite, en effet, ô fille très-excellente, que d'avoir arrêté cette effusion de sang humain qui rougissait la terre depuis si longtemps. Recevez-en donc nos sincères actions de grâces, et que la miséricorde de notre Dieu vous récompense sur cette terre et dans les cieux. Il ne nous reste en vous saluant d’une dilection paternelle qu'à vous dire d'exhorter votre très-excellent époux à ne pas repousser l'alliance de la République chrétienne, et à vous conjurer de maintenir cette concorde si précieuse entre les deux partis. »

a Nous remercions Votre Excellence, disait-il au roi Hagiulf, d'avoir accordé la paix à nos prières; en nous la donnant vous prouvez que vous aimez Dieu , qui en est le père et vous épargnez le sang de ces malheureux laboureurs dont le travail nourrit les hommes. Nous vous supplions donc en vous saluant d’un amour paternel de nous conserver ce trésor et de prescrire à vos chefs de garder fidèlement la foi jurée par Votre Excellence'. »

Phocas s'empare dc teône de CossTAüTixoPLE. — En ne signant que des lettres semblables le pape Grégoire n’eût pas encouru le blâme de la postérité. Mais toute chose suit ici-bas la loi invisible et immuable dc son principe. Fille de l’insurrection contre l’autorité, pendant de longs siècles la papauté pencha naturellement vers ceux qui attaquaient ou renversaient les pouvoirs établis. Cette

Page 1