‹ Rome ancienne et moderneChapitre 26 sur 428 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

rent un facile passage aux légionnaires. Combattant là de pied ferme, ils ressaisi* rein leur supériorité -, le dictateur de rner carthaginois fut défait : Buiiius lui prit trente galères avec celle à sept rangs de rames qu'il montait lui-méme et coula trente quinquerèmes ou trirèmes. Aussi , parce qu'il fut le premier qui triompha sur mer de Carthage , le sénat et le peuple romain érigèrent en son honneur dans le Forum, une colonne rostrale de marbre blanc et lui permirent pour toujours ce qui n'était permis qu'une seule fois aux triomphateurs, de marcher précédé d’un flambeau et suivi du joueur de flûte, lorsqu'il rentrait le soir dans sa maison.

Bataille dk Ciïpp-a. — Ce triomphe, une série de combats heureux en Sicile, et la victoire navale d'Héraclée, permirent d'opérer une descente en Afrique et de transporter la guerre sur le territoire carthaginois. L’an 236, les premiers vaisseaux romains doublèrent le cap Bon, alors appelé Hermœum promontorium , et abordèrent à Clypea : de cette position, Régulus, qui commandait en chef, arriva successivement en suivant la côte à Tunis: il passa sur le ventre de la première armée qu'on lui opposa , et aurait battu également la seconde si le Lacédémonien Xantippe n’en eût été le général. Tacticien habile, celui-ci rangea les mercenaires de Carthage selon les règles de la stratégie grecque, plus avancée que celle des Romains. En tète et sur une seule ligne il mit les éléphants ; l'infanterie ibère et gauloise, massée en phalange, fut placée derrière : ces cavaliers intrépides, maigres , basanés , montés à poil sur des chevaux comme eux infatigables , et guidés avec des cordes de joncs tressés , qu'on appelait Numides, ces pères, en burnous de peaux , des Arabes que nous combattons aujourd'hui , déployèrent leurs goums sur les deux ailes , à côté des frondeurs des Iles Baléares , dont l’adresse était proverbiale des deux côtés de la Méditerranée. Carthage achetant des soldats partout, pouvait réunir dans son armée l'élite des nations : il ne manquait d’ordinaire à ces hommes, les premiers du monde dans leur arme , qu'un bon chef, et ce jour-là ils l'avaient trouvé. Aussi Régulus , qui n'avait rien imaginé de mieux contre cette ordonnance savante que de serrer ses légions pour soutenir le choc des éléphants , fut-il débordé en un clin d'œil : écrasées sous le poids énorme des éléphants , accablées de traits et de pierres, et chargées de toutes parts par les Numides, les légions s’ouvrirent et alors le combat ne fut plus qu’un affreux massacre. Des trente mille hommes de Régulus vingt centuries à peine se sauvèrent à Clypea : pris lui-méme avec cinq cents légionnaires, il ne quitta ce champ de bataille inondé de sang que pour entrer captif dans cette ville à laquelle il ne voulait accorder la paix , quelques jours auparavant, que si elle s'engageait à payer tribut aux Romains et à ne conserver sur ses chantiers qu'une seule galère.

Régules. — Rejetés en Sicile parce désastre, les Romains s’y défendirent avec des chances diverses, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, jusqu’au commencement de 23t. Cette année leur rendit la victoire et ramena Carthage aux idées de paix. Tout à coup on vint annoncer au sénat qu'une ambassade africaine attendait aux portes de Rome. Elle n’en avait pas franchi le seuil parce que Régulus, qui accom-

GUERRES PUNIQUES

pagnait les envoyés des soram» carthaginois, s’était obstinément refusé à faire un pas de plus. « Je ne suis plus citoyen romain, avait-il dit, je suis un esclave do Carthage, et le sénat n’entend les étrangers que hors des portes. » Avertie par la rumeur publique, sa femme Marcia accourut avec ses deux enfants, mais il resta sourd à leur voix, insensible à leurs caresses, et ne détacha ses regards de la terre qu’à l'arrivée du sénat.

Jamais cette assemblée de rois ne s’était réunie avec plus d’émotion : tous les yeux étaient tournés vers Régulus, qui , s’avançant au milieu des vieillards au front basané et à la physionomie fine et expressive qu’envoyait Carthage , se contenta de dire :

« Pères conscrits, esclave des Carthaginois , je viens vous proposer la paix ou un échange de prisonniers. »

Il voulut sortir après ces paroles , malgré l'invitation du sénat , et il fallut l’ordre formel des délégués des sophetim , ses maîtres , pour le faire asseoir parmi ses anciens collègues. Mais en y reprenant sa place , le pauvre paysan qui demandait autrefois son rappel d’Afrique parce que le colon de scs sept arpents s’était enfui avec sa charrue et ses boeufs, et qu'ayant une femme et des enfants à nourrir il ne pouvait laisser son champ en friche , ce paysan héroïque oublia les siens et luimême pour ne songer qu'aux intérêts de la patrie. Pendant que les sénateurs opinaient par rang d’àge sur les propositions des Carthaginois , étranger en apparence à tout ce qui l’entourait et immobile comme la statue de Jupiter, il tenait les yeux fixés vers la terre ; mais quand son tour fut venu , voici comment il parla :

« Esclave à Carthage, je suis encore libre à Rome. Je ferai donc entendre les paroles d'un homme libre. Écoutez-moi , Romains : vous ne pouvez ni donner la paix qu'on demande , ni consentir à l’échange des prisonniers. Notre ennemie est épuisée ; elle sollicite la paix parce qu'elle n'a plus la force de continuer la guerre. Rome , au contraire , n'a été vaincue qu'une fois et par ma faute. Mais , outre que Métellus vous a glorieusement vengés, les Carthaginois ont été si souvent battus qu'ils n'osent plus regarder un Romain en face. Vos alliés sont toujours prêts à rejoindre les légions et à imiter leur courage ; nos ennemis, au contraire, n’ont dans leurs rangs que des mercenaires qui ne combattent que pour de l’or, et qui vont jeter les armes, Carthage n'en ayant plus à leur donner. Mon avis est donc que vous poursuiviez la guerre avec plus d’ardeur que jamais. Quant à l’échange des prisonniers, il y a , parmi les Carthaginois qui sont dans les fers , plusieurs chefs encore à la fleur de l’âge , et qui pourraient servir longtemps et glorieusement leur patrie ; tandis qu’il ne me reste à moi que peu d'années à vivre, et que d’ailleurs je suis déjà mort pour Rome : qu’attendre, en effet, d’un homme qui s’est laissé vaincre et charger de chaînes?... »

Mort dk Rton.cs. — Ému de cette magnanimité, le sénat voulait continuer la guerre et garder Régulus; le grand pontife lui-même offrait de le relever de son serment; mais bien qu’il sût parfaitement à quelles tortures il se dévouait, ce

Page 1