‹ Rome ancienne et moderneChapitre 27 sur 428 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

inquiète et impérieuse de l'esprit humain pourquoi il m'était défendu de me retourner, quand j'aperçus un immense serpent qui se traînait sur ines traces , écrasant à grand bruit dans ses ondulations monstrueuses tous les arbres d'une forêt : à ce moment le tonnerre se fit entendre , et une épaisse nuée obscurcit les cieux. J'interrogeai mon guide divin sur la signification de ces prodiges , et il me répondit qu'ils annonçaient la dévastation de l'Italie. » le franchit Lits Ptrérées. — Après avoir vivement frappé par le récit de cette vision l’imagination ardente et avide de merveilleux de tous ces enfants de l’Afrique et du Midi, Hannibal masse tout à coup l'élite de ses troupes et franchit les Pyrénées k la tête de cinquante mille fantassins et de neuf mille cavaliers. En voyant le versant de leurs montagnes couvert par cette foule d'étrangers , les tribus ibères d’Illiberris et de Ruscinion s'alarmèrent. Les chiens aboyèrent devant les huttes, et tous, vieux et jeunes, partirent avec l’arc et les flèches. Le sang était près de couler, mais Hannibal savait toucher les fibres de ces coeurs sauvages. Les abordant les mains pleines d'or, il dit aux vieillards que leurs fils étaient braves et qu'il ne venait pas contre eux, mais contre les Romains, ennemis de tous les peuples. « Que vos jeunes gens me suivent, ajouta-t-il en distribuant des présents aux vieux chefs et aux femmes , dans un mois nous serons au grand village des Romains, et nous y amasserons l'or à pleins casques. « C'étaient les mêmes guerriers qui, appuyés sur leurs grands javelots, avaient poussé des éclats de rire si méprisants quand les consulaires cherchaient à leur persuader, un mois auparavant , qu’ils devaient fermer les Pyrénées aux Carthaginois pour rendre service à Rome. Entraînés par le fier langage et l'air martial de l'Africain , ils lui répondirent : a Hannibal , si tu dis vrai nous marcherons devant toi et nous nous mêlerons à tes soldats étrangers. Les Romains ont voulu soulever la Gaule contre ta patrie , et ils ont échoué : va , nous te suivrons au bout du monde !... » Et ces courageux Ibères, au jarret souple, au pied léger, partis la nuit sans réveiller les femmes , qui dormaient tranquillement avec leurs enfants sur leur sein , se mirent à la tête de l'armée d'Hannibal , et la guidant rapidement à travers la Gaule, lui firent traverser comme un trait le Rhône , plus furieux que l’Adour,’les Alpes, plus droites que les Pyrénées.

Passage des Alffs. — 11 y avait huit jours qu’il gravissait k travers des masses de neige et de glaces les pentes presque inaccessibles du mont Genèvre, lorsque le neuvième il parvint enfin au sommet des Alpc3. Montrant alors à ses compagnons les magnifiques plaines qui se déployaient à leurs pieds: i Regardez, dit-il, là-bas, là-bas, dans ce lointain immense ! Voilà cette Rome dont vous venez de franchir les murailles ! Voilà le prix de toutes nos fatigues ! b Et étant son casque pour saluer l'Italie il planta sur ces cimes neigeuses , en riant d'un rire effrayant de joie et de vengeance , la lance où flottait le cheval punique , emblème guerrier de Carthage. Quand cet étendard noirci dans l'incendie de Sagunte se déroula au vent des Alpes, il laissa tomber de ses plis quatorze années de si poignantes angoisses pour Rome , que la tradition disait, afin d’en donner l’idée , dans ses exagérations

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poétiques : « Romulus en l'apercevant sortit effrayé de sa tombe pour aller implorer les dieux, et toutes les statues des héros tremblèrent au Capitole sur leur base d'airain.»

La réalité, cette fois , était plus alarmante que la fiction. Écrasant les légionnaires comme la télé de l’agneau immolé, au bord du Tessin, sur la Trebia, et au lac de Trasimène, Hannibal s’avançait à marches forcées vers Rome, saccageant tout sur son passage : l'effroi et la consternation étaient dans la ville. Comme dans tous les moments de danger, ce peuple encore enfant cherchait un aliment à ses terreurs dans des causes surnaturelles. Les uns disaient qu’on avait vu des boucliers se teindre tout à coup de sang ; d'autres, que des épis moissonnés auprès d'Antium avaient ensanglanté la faucille ; ceux-ci, que le ciel s’étant entrouvert au-dessus de Falérie, il en était tombé des tessères de bois , sur l'une desquelles on lisait : Mars prépare tes urmes ! C'est au milieu de cette terreur que le préteur Pomponius convoqua le peuple au Forum, et lui dit laconiquement:

« Nous avons été vaincus dans un grand combat, voyez ce que vous avez à faire pour votre salut et pour la sûreté de Rome. »

Fvsius sono: dictateur. — Ces paroles tombant sur la foule comme un vent d'orage qui tombe sur la mer, en soulevèrent violemment les flots : en un clin d’oeil tout fut tumulte, agitation et trouble dans le Forum. Mais l'imminence même du péril calma la tempête, et le sénat ayant jeté du haut du Capitole ce dernier mot des situations désespérées , la dictature , le peuple l'accueillit d’un consentement unanime. U ne restait plus qu'à trouver l'homme ayant assez d'autorité et d’énergie pour remplir ce poste suprême. Le sénat désigna Fabius Verrueosus , qu'on appelait ainsi à cause d'une verrue qu'il avait à la lèvre ; et bien que sa lenteur d'esprit et son apathie apparente lui eussent encore valu le surnom d 'Ovicula , petite brebis , comme il s’était cinq fois distingué en qualité de consul , le peuple l’accepta. Ce choix fut le salut de Rome. La témérité avait perdu ses généraux sur la Trebia et le lac de Trasimène ; il fallait donc ramener la fortune à force de sagesse. Or Fabius , malgré ses cheveux blancs , était encore à l'âge oü l'esprit trouve dans le corps assez de vigueur pour exécuter ses desseins, et oü l'intrépidité est tempérée par la prudence.

Scs premiers actes prouvèrent qu'il avait bien jugé la situation. S'occupant d'abord de relever le moral du peuple abattu par ces deux défaites, il proclama plus haut que les pontifes, que l'échec de Flaminius n’était dû qu'à son peu de respect des dieux, et pour les apaiser et se les rendre favorables, il leur voua solennellement au Champ-de-Mars le printemps sacré , c'est-à-dire tout ce que produiraient au printemps suivant les brebis, les chèvres, les truies et les vaches dans les plaines, les prairies, les montagnes, et sur les rivières de toute l’Italie. Il leur promit aussi de dépenser, pour faire jouer les grands jeux scéniques et musicaux, dans le cirque, la somme de trois cent trente-trois mille trois cent trente-trois as et un tiers, formant le nombre parfait au dire des augures.

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