‹ Rome ancienne et moderneChapitre 28 sur 428 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Après avoir bien imprimé dans l'esprit des masses, par toutes ces cérémonies religieuses, la conviction que les dieux n'accordent jamais la victoire qu’à la vertu et à la prudence, il alla se mettre à la tête des légions, non pas pour combattre Hannihal, mais pour le miner à la longue, en le harcelant à chaque pas, et en le forçant à épuiser l’ardeur de son armée dans une multitude do marches, de contre-marches et d'escarmouches, afin de le battre tous les jours en détail sans jamais risquer de bataille. Ce fut alors un spectacle nouveau pour Rome que de voir le vieux dictateur avec une armée deux fois plus nombreuse et aussi impatiente d'en venir aux mains que celle des Carthaginois, suivre la crête des hauteurs et assister impassible au dégât que faisait l'ennemi sur ses terres et sur celles des alliés, liannibal avait beau déployer toute l'activité de son esprit fécond en stratagèmes pour l'attirer dans la plaine, Fabius le suivait pied à pied, mais sans jamais quitter les collines; mesurant sa marche sur la sienne, s'arrêtant quand il s'arrêtait, et se retranchant avec le plus grand soin aussitôt qu'il voyait déployer les tentes numides. Cette tactique exaspérait le bouillant Africain, qui n'ayant pas d'espoir d'amener celui que les légions appelaient elles-mêmes le Pédagogue à une action générale , se vit forcé de décamper pour chercher des vivres. Mais dans ce mouvement, chose singulière ! une faute de prononciation faillit le perdre lui et son armée. Les Romains comprenaient très-mal les Carthaginois. Le nom que nous écrivons et prononçons Hannibal , ils l'écrivaient et le prononçaient Olorom. Quand donc le général carthaginois dit à son guide de le conduire dans les plaines de Casinum où il savait qu'il trouverait d'excellents fourrages pour sa cavalerie, comme il traînait sur la seconde syllabe, celui-ci entendit Casilinum et le jeta par les défilés de l'Apennin aux extrémités de la Campanie. C'est là, sur les bords de l'Aufide, aujourd'hui l'Offanto, et auprès de ces ruines de Bari qui rappellent seules le fameux village de Cannes, que les Romains vinrent lui offrir la bataille, quand la témérité eut chassé la prudence des conseils de Rome, et que le fils du boucher Varron eut succédé à Fabius.

Bataille iis Causes. — On livra ce combat à jamais célèbre , le 2 août de l’an 216 : le lendemain, ces rumeurs vagues et sinistres qui précèdent toujours les grands malheurs, arrivèrent jusqu'aux portes de Rome. Des cavaliers qui ne portaient pas cette fois des armes brillantes comme les Dioscures et des robes blanches, étaient passés, disait-on, au galop sur des chevaux noirs comme leur cuirasse et leur casque, le long des cyprès du mont Sacré , en jetant ces mots d'une voix lugubre : Nous avons perdu une grande bataille. On apprit enfin la vérité. Profitant du jour où le sort lui donnait le commandement, le consul Varron avait arboré sur sa tente le manteau de pourpre , et à ce signal le combat s'était engagé dans des conditions si défavorables, que des quatre-vingt mille Romains qui avaient marché contre Hannibal, cinquante mille étaient couchés sur la plaine de Cannes. On comptait parmi les cadavres un consul, deux proconsuls, deux questeurs militaires, vingt-neuf tribuns des légions, quatre-vingts sénateurs, et un si grand nombre de chevaliers , qu'on avait rempli trois boisseaux de leurs bagues. Quant aux prisonniers, ils dépassaient

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GUERRES PUNIQUES

quatorze mille. De cette magnilique armée qui suivait ses faisceaux le matin, Varron ne ramena que soixante-dix hommes & Venouse.

Si l’ombre d’Amiicar errait sur ce champ de carnage, comme le dirent plus tard les poètes, elle devait être contente : l’homme avait tenu le serment de l'enfant. Mais tandis qu'Hannibal, lier d'avoir vu pour la troisième fois les aigles jusque-là invincibles du Capitole regagner leur nid en tremblant , retenait ses Numides qui auraient voulu abreuver le même soir leurs chevaux dans le Tibre, et s'amusait à dépouiller les morts, Rome reprenait courage en n’ apercevant pas ses enseignes. Ce qui marque au reste la différence des temps, c’est que personne n’eut l’idée de s'enfuir comme après le désastre de l'Allia, et cependant une sombre terreur enveloppait la ville, et il y régnait un trouble, un tumulte, une consternation impossibles à peindre. Heureusement tout le sénat n’avait pas péri à Cannes. Ce qui en restait se réunit aussitôt dans la curie Hostilia. Là Fabius mérita le surnom de grand que lu postérité ajoute à ses deux autres surnoms d’Ooicula et de Yerrucoius. Autant il s’était montré prudent jusqu’à la timidité quand le péril était loin encore, autant à ce moment terrible où le dernier jour de la patrie semblait venu , il fut beau de sangfroid et d’audace. Seul au milieu de la consternation générale, il traversa la ville d'un air assuré, rendant l’espoir aux citoyens, calmant les lamentations des femmes, engageant les groupes d’où partaient des cris de détresse et des gémissements à se disperser, et il arriva au sénat, non comme un consulaire qui vient délibérer avec ses égaux, mais comme un dieu apportant le salut de la République.

Comme on n’avait pas de temps à perdre en discours, sur sa proposition le sénat décréta successivement séance tenante : que des jeunes gens monteraient tout de suite à cheval pour aller explorer les routes , se renseigner exactement sur l’étendue des pertes qu’on avait faites, et savoir s’il existait quelques débris des deux armées consulaires , où ils s’étaient réfugiés , et ce que faisait Hannibal ;

Que les sénateurs iraient eux-mémes rétablir l’ordre par la ville, et imposer d’autorité ce que les magistrats étaient impuissants à obtenir , l’apaisement du tumulte , la dispersion des groupes, et surtout le silence à chaque instant troublé par les cris et les pleurs des femmes ;

Qu’aussitôt qu’il arriverait un courrier on le mènerait secrètement aux préteurs;

Et que personne ne pourrait sortir de la ville , afin qu’on sût bien que tous devaient la sauver ou mourir avec Rome.

Listsi'rs d'Haxiuh al . — A ces premières mesures de salut public , Fabius, investi tacitement de la dictature dans ces jours néfustes, en ajouta d'autres d’un effet excellent. Il limita par exemple le temps et le lieu du deuil des familles, ordonnant qu'on ne pleurerait que dans sa maison et pendant trente jours. Le mois expiré , la ville devait être pure de deuil et de tout appareil funèbre. Il ajourna la fête de Cérès parce que celle déesse était l'ennemie des funérailles , et que toutes les femmes de Rome étant en deuil, pas une n’aurait pu suivre son image. Puis comme chef de la noblesse, il engagea le sénat à prouver au peuple combien l’aristocratie

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