‹ Rome ancienne et moderneChapitre 29 sur 428 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

GG

patricienne était supérieure aux petites passions du Forum , en allant en qorps audevant du consul de la démocratie, bien qu'il eût tout perdu, et le remerciant solennellement de n'avoir pas désespéré du salut de la République. Grande et noble démarche au reste, que le fds du boucher égala par sa modestie et son abnégation. Courbant humblement sa tête plébéienne sous le poids de ce grand désastre , il refusa la dictature que lui offrirent le sénat et le peuple, laissa croître, tant qu’il vécut, sa barbe et ses cheveux, ne se coucha plus sur aucun lit de festin , et toutes les foisAjue le peuple, touché de l'amertume et de la constance de cette douleur, voulut lui conférer des dignités nouvelles, il répondit noblement au peuple : « Non ! la République a besoin de magistrats heureux ! a

Ainsi, nobles et plébéiens déployèrent dans cette occasion une grandeur de patriotisme et de courage et une magnanimité vraiment admirables. Malheureusement le côté sauvage et barbare encore du caractère romain jette sur cet héroïsme une ombre fatale et sanglante. Comme il fallait toujours faire la part de la crédulité du peuple, on immola, pour calmer ses terreurs et le réconcilier avec les dieux, sept victimes humaines, la vestale Opiniia qui fut enterrée toute vive à la porte Colline pour avoir oublié son vœu de chasteté ; Floronia, vierge consacrée au même culte, dont on n'eut que le cadavre, car elle s'était tuée pendant que le grand pontife faisait expirer publiquement sous les verges un jeune prêtre, son séducteur ; et enfin un Gaulois et une Gauloise, un Grec et une Grecque murés vivants dans un tombeau à cette place située au bout du Vélabre, entre le Palatin et l'Aventin, qu'on appelait forum du Bœuf (boariuin).

A cette tache près, Rome fut superbe de courage et de fierté. Comme ce légionnaire dont les mains avaient été coupées à Cannes, pendant le combat, et qui mourut en déchirant un Numide avec les dents , elle se montra le lendemain de sa défaite aussi acharnée à la lutte et aussi ferme que la veille. Bien que mutilée par la perte de ses deux armées consulaires , et pour ainsi dire sans une cohorte , elle refusa de racheter les prisonniers.

Un ami d'Hannibal venait, sous prétexte de traiter de leur rançon, faire des ouvertures de paix ; dès que le sénat en fut instruit, il envoya un licteur pour lui ordonner de sortir avant la nuit des terres de la République; s'emparant ensuite de l’autorité, qui ne pouvait reprendre toute sa vigueur et son unité formidable que dans une seule main , il nomma un dictateur sans consulter le peuple et créa une armée nouvelle de quatre légions et de dix mille chevaux sans sortir de cette ville où l'on ne voyait que des veuves. A la vérité, pour remplir les cadres de ces nouveaux manipules qui jaillissaient comme les enfants de Cadmus, d'une terre abreuvée de sang , il fallut enrôler les enfants de dix-sept ans, les hommes qui en avaient plus de quarante-six , et les esclaves. Mais en conférant à ces derniers l’honneur de la défendre , Rome entendit qu'ils fissent acte d'hommes libres , bien qu'elle vint de les acheter à leurs maîtres : aucun ne fut inscrit par le tribun militaire, avant d'avoir répondu à sa question :Vcux-tu prendre volontairement les armes’... Volo!

GUERRES PUNIQUES. 57

Je le veux ! ce qui fit donner à ces corps spéciaux le nom de Volones. Sur le champ de bataille, on leur promit la liberté et ils la méritèrent tous.

En déployant cette énergie et recourant sans hésiter aux moyens extrêmes, Rome soutint la lutte sept ans, pendant lesquels son terrible ennemi ne la laissa pas respirer une minute. Comme le serpent monstrueux qu'il avait vu dans son rêve , à Cadix , après s’èlre élancé du sommet des Alpes et avoir marqué son passage par une longue et large traînée de sang et de feu à travers les plaines du Pô , l'Apennin , le littoral de l'Adriatique et l'Italie méridionale , Hannibal tourne en tous sens dans la Campanie, autour de Cumes, de Naples, de Noie, va de Capoue à Bénévcnt, d'Arpi à Tarente, et se rejetant rapidement vers l'Anio, apparaît tout à coup sous les murs de Rome. C'est alors que la consternation y fut grande. On ne voyait que groupes de gens effrayés, écoutant avidement et se transmettant à voix basse les nouvelles apportées la nuit par les pâtres de Frégelle : toutes les maisons étaient pleines de cris et de pleurs ; les femmes couraient les cheveux épars , dans les mes et les places, pour aller implorer les dieux : on les trouvait devant tous les temples, aux pieds de toutes les statues , élevant vers le ciel des mains suppliantes, en disant d'une voix brisée par les sanglots :

«0 Dieux tout-puissants, sauvez la ville de la rage des Barbares : saurez de leurs brutalités , les mères de ces jeunes enfants ! a Haxxibal aux portes de Rome. — Au milieu de ces lamentations, et tandis que le sénat réuni dans le Forum s'occupait avec calme de la défense, assignait à chacun son poste, et ordonnait à l'armée de Fulvius qui, accourue de Capoue au pas militaire, venait de traverser la ville en silence, d'aller se placer entre la porte Esquiline et la porte Colline, on vit les lentes puniques se déployer sur l'Anio, puis un chef s'avancer tranquillement à la tête de deux mille chevaux. C'était Hannibal. Venant au pas, jusque sous les colonnes du temple d’Hercule, et à une portée de flèche de la porte Colline , il se mit â examiner avec attention l'assiette de la ville et la force de ses remparts. Cet examen fut si long qu'il fit perdre patience à Fulvius. Celui-ci avait dans son corps d'armée douze cents déserteurs numides, campés ou plutôt cachés en ce moment derrière les lauriers et les chênes noirs de l’Aventin : jugeant ces cavaliers plus aptes que ceux des légions au genre de combats qu'il fallait livrer sur un terrain coupé à chaque pas par des ravins, d'étroits sentiers, des jardins, des parterres, des maisons, des cavités et des tombeaux , il leur envoya l'ordre de le rejoindre. Les Numides commencent donc à descendre en bon ordre le revers septentrional de l'Aventin et sont aperçus par la foule entassée sur le Capitole. Quand celle-ci , qui ne savait rien de la défection des Numides, vit flotter leurs burnous blancs sur la pente des gémonies , elle crut Rome prise, et poussant un long cri de terreur, se précipita éperdue dans toutes les directions. Les uns se réfugiaient dans leurs maisons, les autres, s'armant de pierres et de tout ce qui leur tombait sous la main , couraient vers la Via publica, pour accabler ceux qui leur semblaient des ennemis. Leur appel aux armes, les

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