‹ Rome ancienne et moderneChapitre 282 sur 428 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

un jour, selon sa coutume, hors de Rome, il trouva dans les débris du Champ-de- Mars une statue de bronze ayant l'index de la main droite étendu comme pour désigner un point. Le front de la statue portait cette inscription : « Frappe ici! » Prenant ces deux mots à la lettre, des chercheurs de trésors avaient souvent entamé à coups de hache celte tête de bronze. Gerbert attendit qu’il fût midi , et quand le doigt de la statue projeta son ombre il marqua la place avec un pieu. La nuit suivante, escorté d'un seul serviteur qui portait une lanterne, il revint secrètement au même lieu : aux mots étranges qu’il murmura, le sol se fendit et livra un large passage. Le maitre et le serviteur descendirent alors dans un magnifique palais dont les murs, les plafonds, les colonnes étaient d’or massif. Des chevaliers d’or jouaient avec des dés d’or sur une table d'or. Un roi d'or était couché avec une reine du même métal devant un repas servi par des esclaves dans des vases dont le travail exquis surpassait encore la richesse. Dans l'intérieur de ce palais brillait une escarboucle si merveilleuse qu'elle en éclairait toutes les salles. Scs rayons éblouissants se réfléchissaient sur un enfant d’or placé vis-à-vis et tenant un arc avec sa flèche. Gerbert ayant voulu toucher à quelques-unes de ces richesses, toutes les images se mirent à marcher vers lui et à frémir. Il reconnut son imprudence et s'arrêta; mais le serviteur fut plus hardi : pensant qu'un larcin ne serait pas remarqué, il s'empara d’un poignard d’un prix inestimable, et le cacha sous sa robe. Aussitôt toutes les statues frémirent et se levèrent; l’enfant d’or décocha sa flèche contre l’escarhoucle qui s’éteignit, et les deux audacieux se trouvèrent tout à coup plongés dans les ténèbres. Heureusement Gerbert connaissait le moyen d'apaiser les statues. Il ordonna au serviteur de remettre l’objet dérobé à sa place , et il leur fut permis de sortir du palais , mais comme ils étaient venus , les mains vides 1 .

Qu’on songe à l’autorité que de telles croyances, dans un tel siècle, devaient donner à la parole de Gerbert. Il en profita pour réprimer l’insolence de la féodalité qui tenait l’Église à la gorge et la serrait jusqu’à l’étouffer. Ce n’était pas seulement à Rome qu’elle jetait des cris; partout il y avait lutte, parce que l’intérêt entretenait la querelle partout. Les évêques étant plus riches que les barons, la féodalité ne pouvait vivre en paix avec l’Église. A chaque instant les chefs des abbayes ou les évêques en appelaient au pa|>c. Ils trouvèrent dans Sylvestre U un énergique défenseur. Par devoir et par caractère le pape était l’ennemi-né du pouvoir féodal. La tiare avait beau décorer leurs fronts, ces tils du peuple n’oubliaient pas leur origine. Sous la pourpre pontificale battaient des cœurs pleins de haine et de ressentiment contre les nobles , et quoique leur dévouement appartint d’abord à l’Église qui les avait faits grands , il sentaient encore à leur indignation qu’un sang plébéien coulait dans leurs veines. Inflexible avec les puissants de son siècle, le fils du pauvre laboureur d’Aurillac les fit trembler; quand un

€. Vincent de Beauvais , ■Vrv/»w hutorMt, 1U7. cti. 48 J.

baron était cité il Rome, il s’y rendait plus mort que vif. En 1002 , le vicomte de Limoges, ajourné pour excès commis sur la personne de son évêque, comparut le jour de PAques devant la cour papale. Les cardinaux examinèrent l'affaire en prôience du pontife, et comme la féodalité avait besoin d’un exemple terrible, ils décidèrent que tout homme qui mettait la main sur un prélat méritait d’être écartelé et son corps jeté aux bêtes. En conséquence on livra le vicomte à l’évêque Grimoard pour qu’au bout de trois jours il lui appliquât cette peine. Mais le surlendemain , soit que ce fût chose convenue d'avance , ou bien que Grimoard reculât devant l'exécution d’un jugement semblable, ta veille du jour fixé ils sortirent secrètement de Rome et retournèrent en bâte à Limoges.

Mort de Gerbert. — Bien qu'elle eût déjà mis Othon , son meurtrier, au tombeau, Stéphanie ne croyait pas Cencius assex vengé. Après avoir frappé le jeune empereur , voulant immoler aux mânes de son époux une autre grande victime, elle empoisonna le pape. Que pouvait-elle craindre}... L’ignorance monacale n'était-elle pas là comme le dragon sculpté sous le porche des cloîtres pour souffler son venin et voiler le forfait}... On raconta que Gerbert avait fondu avec l'aide du diable une tête magique dont les lèvres d'airain s’ouvraient pour répondre en un monosyllabe à chaque question qu’il lui adressait. Ainsi, lorsqu’il l’avait interrogé pour savoir s’il deviendrait pape; Oui, avait murmuré la tête. Quand il demanda plus tard, Mourrai-je avant d’avoir chanté messe à Jérusalem}... la tête magique fit entendre un Non! L'ami du diable, ajoutait-on , comptait pour jouir d’une longue vie sur cette prédiction, mais elle vient de s'accomplir à son insu. Il est allé célébrer les saints mystères à Sainte-Croix en Jérusalem; et l’esprit du mal, qui aime les équivoques, a déclaré le pacte fini et emporté son âme. Ce qui prouve combien il a fallu de temps et d’efforts pour éclairer les hommes, c’est que cette fiction absurde n'est pas morte avec le moyen âge. Quatre siècles après l’empoisonnement de Sylvestre II , Platina, auteur d’une Vie des papes, répétant le libelle du cardinal schismatique Itrunon qui vivait sous Grégoire VII , écrivait les lignes suivantes ;

• Le malheureux Gerbert, se sentant saisi du froid mortel avoua, aux assistants le commerce qu’il avait eu avec le démon et la prédiction qui lui avait été faite, les avertissant de profiter de son exemple, et de ne pas se laisser séduire par les artifices de l’esprit infernal. Puis il demanda qu’après sa mort son corps fût mis sur un char à deux chevaux et inhumé dans l'endroit que les chevaux désigneraient en s'arrêtant d’eux-mêmes. Ses dernières volontés furent ponctuellement exécutées. On inhuma Sylvestre dans la basilique de Latran , parce que ce fut devant cette église que les chevaux s'arrêtèrent '. *

Nouveau pouvoir des comtes de Tusculux. — Le pape et l’Empereur morts , l’étoile des comtes de Tusculum brilla de nouveau à Rome. En 1003, le fils de Stéphanie et de Cencius, réintégré dans les dignités de son père, avait repris les clefs du château Saint-Ange , et gouvernait la ville en maître absolu sous le titre de préfet.

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