CHAPITRE XXIII
CM
Malade encore d'émotion et de surprise, il écrivit à peu près dans les mêmes termes au roi d'Allemagne Henri IV, qui, malgré les avertissements de ses évêques et de ses barons, continua l’élection. Il ne tarda pas à s’en repentir. Une fois assis sur la chaire de saint Pierre, le vieillard, intirme et mourant, ressuscita sous les traits d'un homme, jeune de vigueur morale et de génie , qu’on appelait Grégoire Vil. Montrant alors à l'Europe chrétieuue que s’il avait le corps d'un nain il avait Time d'un géant, le fils du forgeron de Soano saisit le glaive spirituel, et, le brandissant du haut du Vatican comme l'épée flamboyante de l'archange, il déclara fièrement la guerre aux palais et aux châteaux. Ce u'était pas trop si l'on voulait sauver l'Église et arrêter la féodalité dans sa voie de vice et de sang.
Tableau de la Société féodale ad xi* siècle. — En effet, entraînées par une sorte de délire, l'une et l’autre, selon l'expression des pieux solitaires, semblaient s’élrc jetées comme deux vierges folles dans les bras du démon. Les prêtres, élevant audessus de tous les cornes de C orgueil, brûlaient d'ajouter à la tyrannie sacerdotale la toute-puissauce des rois : les presbytères étaient pleins de leurs concubines, les porches des basiliques de leurs enfants. Les prélats achetant et vendant leurs mitres, passaient les jours dans les forêts & courir les daims et le cerf, et les nuits à table ou au jeu. On reconnaissait les évêques & leurs cheveux bouclés et parfumés, à leurs belles fourrures, à leurs vêtements de pourpre ou de soie écarlate, à l'or qui brillait sur les harnais de leurs chevaux et la cape de leurs soldats , et chose dont la papauté s’indignait enfin, au luxe de leurs femmes I Malgré leur épaisseur, les murs des cloîtres avaient été traversés par l'air corrompu du siècle.
N'ayant d'autres lois que leurs passions en face d'un clergé corrompu et qui foulait aux pieds pudeur et discipline ecclésiastique , la plupart des nobles vivaient sans frein et sans remords. Les notions du bien et du mal s’étaient effacées de leurs cœurs; ce que nous appelons vol , parjure , débauche, ils le nommaient en riant butin , adresse , divertissement. ta baron usurpait, tuait, pillait l'Église, écrasant le faible , punissant l&cheinent l’innocent des crimes du fort , et quand il avait mis le feu aux cabanes des laboureurs, surpris quelque tour abbatiale ou détroussé les pèlerins, il attaquait comme un loup affamé son voisin le plus proche. Quant aux rois , indifférents à ces désordres , en profilant même pour accroître leur pouvoir, ils vendaient les biens et les dignités de l'Église et foulaient aux pieds comme une vile servante cette vénérable fille du Christ.
I’lan de réfouke de Grégoire. — Aussi , du fond de ce siècle de fer qui n'était qu'un gouffre d'envie, d'injustice et d’effroyable sensualisme , le peuple au désespoir tendait de tous côtés les bras vers Rome. Les évêques dignes encore de ce titre , ne cessaient de crier au pape : « Si Rome ne lui ouvre pas une voie nouvelle, le monde est perdu. Il faut que la réforme parte de Rome, comme de la pierre angulaire du salut de l'humanité; contre la tempête qui menace d'engloutir l'univers il n'est qu'un seul port, l’Église romaine. Oui , cette réforme doit commencer par le liant clergé, car le mal n’est jamais plus contagieux que lorsqu'il dévore la
UHe du sacerdoce. Il faut des actes et non des mots; il faut que les successeurs de saint Pierre tracent la voie nouvelle et l’éclairent de leurs vertus*, b
Depuis vingt ans, ce; plaintes, poussées par des millions de voix, retentissaient aux oreilles d'Hildebran.l : Grégoire VII les trouva dans son coeur, et le projet que ses devanciers n’approuvaient qu’en tremblant, il le mit à exécution lorsqu'il eut la tiare sur le front. Malheureusement , l’esprit de caste vint attaquer dans son germe, et arrêter dans son développement, cette idée de réforme qui pouvait renouveler la face du monde. L'esclavage n’était pas mort avec la société païenne : ce fait odieux, révoltant, qui transformait l’homme en objet vénal, et la population des campagnes en bétail de labeur , avait survécu à la ruine de l’ancienne société. En vain les esclaves avaient fondé la civilisation du Christ : en vain, comme les martyrs des Catacombes , ils en avaient cimenté les premières pierres de leur sang ; ils ne s’appartenaient pas plus sous le règne moral du divin crucifié que sous l'empire brutal de Jupiter. Les prêtres, les évêques, les abbés du moyen Age, huit cents ans après la chute du paganisme, possédaient, A titre servile , un aussi grand nombre de leurs semblables qu’en avaient possédé les flamines, les augures , les pontifes de la vieille Rome. Des milliers de misérables serfs croupissant dans des masures visitées chaque jour par la fièvre , la famine et la peste , ou arrosant de sueurs et de pleurs cette terre qui n’était bonne qu’une fois pour eux, quand elle les recevait morts dans son sein, gémissaient de père en fi's depuis des siècles sur la glèbe féodale. Des cœurs de fer se seraient attendris au spectacle de leurs misères. Ce ne fut pas cet abus infâme du droit du plus fort, la propriété humaine, que Grégoire VII songea d'abord à réformer. En jetant un seul mot, du haut de la chaire de saint Pierre, au milieu de ces masses pleines d’une sourde colère, il aurait pu les soulever et les précipiter contre la tyrannie seigneuriale , qu’elles auraient emportées comme des torrents dans leurs Ilots furieux. Au lieu de prendre ce parti , qui l'eût conduit droit â son but par le chemin de la justice, Grégoire Yll ne vit point les larmes des pauvres chrétiens : les seuls abus qui le frappèrent furent ceux dont le peuple ne souffrait pas ; l’habitude où étaient les rois de disposer des bénéfices, l’usurpation des terres de l’Église, et l’indépendance du clergé ; et , par une conséquence naturelle , son plan de réforme ne tendit qu'au triomphe du Saint-Siège sur la noblesse, la royauté et l'Égliso d’Occident.
Il veut mettre l’aitel ao-bessos dc trôxe. — Rendre la papauté supérieure à toute puissance temporelle : mettre l’autel au-dessus du trône, l’épée des princes au-dessous des clefs dc saint Pierre , le front des rois aux pieds des papes, qui, y tenant la place de Dieu , devraient seuls gouverner la terre ; établir que sans pape il n’existe pas de royaume, et que tout gouvernement qui s’éloigne dc lui tombe et se brise comme un vase d'argile : proclamer que le monde est éclairé par deux