‹ Rome ancienne et moderneChapitre 30 sur 428 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

cris des fuyards, les voix Éplorées des femmes éclatant à la fois sur tous les points, et s'enlre-croisant dans un tumulte inexprimable, que doublaient encore l’embarras et les mugissements des troupeaux dont on avait encombré la ville, à l’approche des Carthaginois , empêchaient de dissiper l’erreur. Personne ne pouvant se faire entendre , il y eut collision entre les Numides et les citoyens , et ce ne fut qu’en traversant une grêle de traits que le centurion envoyé par le proconsul tinit par détromper le peuple. Grâce à son cep de vigne qu’il tenait levé devant les cavaliers africains , ceux-ci réussirent enfin à fendre les flots de cette multitude, dont il ne serait pas resté une âme à Rome si les Carthaginois n’avaient pas été dans la plaine et ils forcèrent Hannibal à regagner son camp.

itanumi d Hannibal. — Il en sortit le lendemain avec tous ses soldats, mais ce jour-là et le jour suivant , une de ces pluies torrentielles comme on n’en voit qu'à Rome et sous les tropiques, le ramena sans qu'il eût été possible de lancer une flèche, sous scs lentes de («aux. Ne pouvant attirer au combat les légions campées entre la porte Esquiline et la porte Colline , et sachant bien que dépourvue des engins nécessaires sa brave armée viendrait en vain se heurter contre les grands blocs de l’enceinte élevée par Tarquin , il se contenta de ravager la campagne et regagna ensuite l’Apennin comme un loup furieux qui n’a pu franchir la claie d’un parc. Malheur à ceux qu’il allait trouver sur son chemin! Se détournant brusquement à droite, il passe le Liris, se jette la nuit sur le camp d’Appius qui assiégeait Capoue, y met tout à feu et à sang et va écraser dans les montagnes une armée proconsulaire. Pour avoir osé l’y suivre, Fulvios Centumalus perdit treize mille hommes et onze tribuns légionnaires. Mais en voyant rouler dans son camp la tête de son frère Asdrubal , le vainqueur apprit quelque temps après que la malheureuse Carthage en avait perdu cinquante-six mille. Cependant, malgré le désastre du Métaure, l’étoile d’Hannibal parut un instant sortir radieuse de celte nuée d’adversités. L’épée de Rome, que Marcellus tenait d'une main si vaillante, s’était brisée contre le bouclier des Numides; les deux Scipions avaient été battus et tués en Espagne , et en Italie les alliés murmuraient hautement de la longueur d’une guerre que les colonies elles-mêmes refusaient de nourrir plus longtemps de leur sang. Étranges caprices de la fortune ! à l’heure oii elle semblait sourire encore à l'Africain , elle courait se jeter dans les bras d'un jeune homme de vingt-quatre ans. Publius Scipion la ramène dans la Péninsule , sous les aigles de Rome, et arrivé jusqu'à la mer par la prise de Carthagène , il imite l’audacieuse manœuvre du vainqueur de Sagunte, et va combattre Carthage à Carthage même. U fallut alors qu'Hannibal abandonnât cette Italie qu'il foulait depuis quatorze ans , et où son pied devait laisser une empreinte éternelle , pour voler au secours de sa patrie.

Quand il en recul l'ordre, il ne put cacher sa colère et son désespoir. «Je les reconnais là ! s’écriait-il en versant des larmes de rage. Ah ! ce sont bien les mêmes hommes ! lorsque j’avais besoin d’argent et de secours pour achever de vaincre , ils me refusaient tout, et maintenant ils m’appellent pour les sauver. Non, ce n’est

GUERRES PUNIQUES

pas le peuple romain tant de fois jeté tout sanglant sous les pieds de mou cheval, mais le sénat de Carthage dont la basse envie triomphe d'Hannibal ! »

Debout , après l’embarquement, à la poupe de la galère et l'œil fixé sur ce littoral italique dont son cœur ne pouvait s'arracher , il regrettait amèrement de n'avoir pas marché sur Rome , après la bataille de Cannes : * Scipion qui n'a jamais osé regarder un Carthaginois sur le sol de sa patrie, ose, disait-il, aller attaquer Carthage, et moi qui ai tué cent mille Romains au lac de Trasimène et sur l'Aufidc, j'ai échoué contre trois bourgades; je n'ai pu forcer Cumes, Noie et Casilinum I...»

Il retours* a Carthm*. — Tandis que la brise de l'Adriatique emportait les regrets et les imprécations d'Hannibal, Rome délivrée enfin de cette grande terreur qui l'oppressait depuis seize ans , s'abandonnait à une joie délirante : et le sang de cent vingt victimes , votées d'enthousiasme par le sénat , malgré les prédictions chagrines du vieux Fabius, rougissait partout les pulvinars des dieux. C'était raison de les remercier, car dans celte heureuse année de 202, on n'apprit plus que des victoires , et lorsqu'elle finit, Hannibal avait été battu à Zama. Carthage , la fière Carthage , était désarmée , humiliée et tributaire ; l'aigle romaine dominait sans rivale de Cirtha , la Constantine actuelle, h la mer, et le jeune Scipion, après avoir pris tous les éléphants et brillé tous les vaisseaux , moins trois, de cette vieille reine de la Méditerranée, rapportait cent vingt-trois mille livres d'argent au trésor public , et recevait pour toute récompense le surnom d'Africain.

Ce résultat avait certes de quoi satisfaire l'ambition la plus vaste , et cependant le sénat ne voulut pas s'en contenter : Scipion descendait à peine du Capitole , que les patriciens vinrent proposer au peuple de recommencer en Grèce et en Asie la terrible guerre qui finissait en Afrique. On était si fatigué d'agitations et de combats , que cette proposition excita une tempête effroyable dans le Forum. Toutes les centuries la repoussèrent d'abord avec colère , mais le sénat la reproduisit avec tant d’opiniâtreté , la colora de raisons si spécieuses, et fit briller avec une telle adresse l’espoir d'un immense butin et l'or asiatique aux yeux des légionnaires , que ceux-ci finirent par se rendre et entraînèrent le peuple. Rome , & partir de ce moment, se battit pendant soixante-douze ans dans les Iles de l'Archipel, en Macédoine, en Thessalie, aux Thermopyles, sur l'Hellespont, au pied des Alpes, au delà des Pyrénées espagnoles : elle renversa de leurs trônes Philippe, Antiochus, Persée, le fils du roi de Pergame, et du pavois oit il s’était glorieusement élevé par son courage en luttant contre elle, le pâtre lusitanien Viriathe; puis, rasant l'infortunée Carthage, dont l'ombre l’offusquait encore à travers la Méditerranée, Corinthe, le dernier asile de la liberté hellénique , et forçant deux vieillards qui lui faisaient peur, Hannibal et Philopœmen , à se donner la mort , elle traça avec son épée victorieuse les lignes de ses neuf provinces qui à cette époque , c'est - à - dire 130 ans avant le Christ, étaient, outre l'Italie, la Cisalpine, la Sicile, la Sardaigne et la Corse : La Macédoine agrandie de3 conquêtes de ses rois, Thessalie, Êpiro et lllyrie ; l’Achaîe, le Péloponèse et les lies de l'Archipel grec ; l'Asie , l’Afrique .

CHAPITRB 111.

l’Espagne ultérieure et l’Espagne citérieure. En moins de six cent dix ans, l’influence de cette poignée de pasteurs groupés sur le Palatin, autour de la cabane de Romulus, s’était développée dans ces proportions : le cercle du pouvoir de la bourgade carrée qui en ce temps-là s'arrêtait à l’Aventin et au Janicule, allait s'élargissant déjà de l’Océan à l’Euphrate et des Alpes à l’Atlas. Deux siècles de combats encore, et le songe de la vestale va se trouver réalisé, et l'humble figuier ruminai deviendra ce palmier à l’ombrage immense qui couvrait l'univers.

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