CHAPITRE XXIII
préfèrent l'honneur de Dieu et sa justice à un vil lucre, je n’en découvre nulle part. Les hommes au milieu desquels je suis, qu'ils s’appellent Romains, Lombards ou Normands, sont, comme je le leur dis tous les jours, pires que des païens. Si je n'avais l'espoir de passer bientôt à une vie meilleure, et la croyance que je suis utile à l’Église . je ne resterais pas une heure dans cette Rome où les tempêtes m'assiègent continuellement. Le voyageur brisé de fatigue et dévoré par une soif ardente n’aspire pas avec plus d'impatience au repos, à l’eau rafraîchissante de la source, que mon Urne n'aspire à la patrie où sont payées la peine et la douleur. J'attends celui qui me tient enchaîné à Rome , mais en lui disant à chaque instant hâte-toi t ne tarde pas davantage ; pour l’amour de la bienheureuse Marie et de saint Pierre, délivre-moi de ma prison '. »
Rsactio» allkmaxdb. — Ce vœu ne devait pas être exaucé; le calice qu’il repoussait par un juste pressentiment, approchait de ses lèvres; aux derniers jours de sa vieillesse, il allait le vider jusqu'è la lie. La faiblesse de Henri à Canossa avait indigné ses sujets; évêques et nobles, peuple et bourgeois se retiraient de lui avec mépris; les portes des villes se fermaient à son approche, les ponts-levis des châteaux ne se baissaient que lentement et à regret pour lui donner l'hospitalité, et quand il traversait presque seul ces villages où son arrivée avait été saluée par des acclamations si enthousiastes, il ne trouvait partout que froideur et silence. Tombant sur son cœur ulcéré par les humiliations subies, ce dédain qu'il rencontrait à chaque pas l'exaspéra jusqu’à la rage. Il se retourna pour se jeter comme un loup furieux sur le pape; et s'il avait pu le saisir il l'aurait mis eu pièces. Mais ce qui dut briser l &me de Grégoire beaucoup plus que des représailles auxquelles il fallait s’attendre, c'est qu’il s'opéra tout à coup un revirement complet dans l'opinion publique en faveur de Henri. Tout le monde lui revint quand on fut convaincu qu'il voulait se venger du pape. Déployant aussitôt ce courage qui n'avait fléchi qu’une fois dans la cour de la citadelle de Canossa , il écrasa les Saxons révoltés. La lance de Godefroi de Bouillon, l’un de ses fidèles, cloua, dans les marais teints de sang de Mersebourg, un empereur que le pape avait fait élire à sa place , pendant que les évêques allemands et lombards élisaient Guibert de Ravenne à la place de Grégoire. En 1081 il conduisit lui-même cet antipape à Rome à la tête de son armée.
Hbxri a Rosie. — Voilà où avaient abouti les vastes projets de Grégoire. Son plan d’autocratie apostolique, effrayant météore, des sphères où il plana un instant comme un globe de feu retombait tristement éteint sur les lances des Allemands. La chute était d’autant plus douloureuse qu’il ne pouvait opposer à son ennemi que la féodalité romaine, race sans foi ni loi, et les Normands de Robert Guiscard, bandits établis depuis soixante-six ans dans la Pouille et excommuniés par lui. Henri se présenta deux fois devant les murs de Rome : la première, il abattit
<. LaUke, Concile*, lomc X.
le paradis de sailli Pierre et ruina la cité Léonine ; la seconde, il noua des intelligences avec les nobles, qui s’engagèrent par serment à forcer Grégoire de le couronner empereur ou à confirmer l’élection de Guibert. Ils allaient tenir leur parole, lorsque Robert Guiscard envoya trente mille écus d’or qui réchauffèrent leur zèle pour Grégoire. Essayant de sortir d’embarras par une subtilité italienne, ils proposèrent à Henri de le faire sacrer par le pape , pourvu qu’il donnât quelques signes de repentir, ou de contraindre le pontife à lui passer la couronne impériale au moyen d’un fil du haut du château Saint-Ange. L’empereur, ayant repoussé avec indignation ces deux propositions, dont l’une révoltait son orgueil et l'autre était ridicule, alla châtier les Normands, et revint pour la troisième fois victorieux et plus acharné au commencement de février 108*. En son absence, les nobles avaient dépensé l'or de Guiscard , le peuple criait qu’il ne voulait plus combattre pour le pape; on lui ouvrit la porte de Saint-Jean le jeudi avant les Rameaux, qui tombaient cetlo année-là le U mars.
Lx pape appelle les Nobhaxds. — Grégoire VII était toujours dans le château Saint-Ange. A travers les meurtrières de ce fort, regardé comme inexpugnable, il vit, le jour de Pâques, Henri se rendant pompeusement à Saint-Pierre, où l’antipape Guibert le sacra empereur. Henri ne perdait pas de temps. Le lendemain de son couronnement, il exigeait cinquante otages des nobles de Rome , et attaquait le Capitole, nid féodal de la famille Corsi. Les murs de l'antique palladium de Rome furent escaladés et abattus, les Corsi chassés, et l’empereur dressa ses machines contre le château Saint-Ange et contre le Septizonium, dans lequel s’était retranché le neveu de Grégoire. Singulier jeu de la destinée! deux monuments païens servaient de refuge aux héritiers de ceux qui avaient tué le paganisme. L’oncle ne sauvait sa liberté et sa vie que grâce aux murailles du tombeau d'Adrien, et le neveu aurait payé l'outrage de Canossa de sa tête saus la formidable solidité du tombeau de Septime.
Le bélier commençait pourtant à l’ébranler, quand Robert Guiscard arriva. Grégoire, qui l'appelait à grands cris, et qui, au dire de Richard de Cluny, lui gardait la couronne impériale, crut voir surgir un Macchabée ; il n’avait évoqué, hélas 1 qu’un esprit de ténèbres. Maitre de Rome, car Henri s'était retiré devant les trente mille fantassins et les six mille cavaliers qui suivaient les bannières normandes, Robert entra par la porte Flaminia, que la trahison lui ouvrit, et trouvant tout le peuple en armes et toutes les rues barricadées, il mit le feu à la ville. Propagé par le vent du nord, l’incendie s’étendit rapidement ; en un clin d’œil toute la cité, du château Saint-Ange au Capitole, et de Latran au Colisée, devint la proie des flammes. A travers cet épouvantable bûcher se précipitèrent alors comme des démons les hommes de Guiscard : le fer & la main, le blasphème aux lèvres, ils joignirent aux horreurs de l’incendie tous les excès d’une soldatesque effrénée. Femmes, filles, religieuses, furent sacrifiées à leurs passions brutales, à cùté des cadavres de leurs pères et de leurs époux. On vit ces barbares couper les doigts à