‹ Rome ancienne et moderneChapitre 292 sur 428 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Le jJ|C ( i t*ain II. — L’anilpape Caillai- — Pierre l'Ermite au Culinre. — Le» Croisade*. — L'empereor Henri V. — Le» ÏMerleonl. — Un l’a;*® français- — Arnolil de Brescia. — Itenaivance de la Re|«ul«lirjue. — !-e

solitaire de Clairviinx. — ludiflVrence du peuple poar 1a papauté — Mort d’Arnold de Brescia. — Prédéric

Barbemovie. — Le pape Alexandre III. — Désastre de Tu uaium. — Traiié de paix entre la République ci le Saint-So'ge. — Itolue de Tnsruluœ. — Le pape Innocent III. — Giovanni Capocrio, chef du peuple. — Guerre des rue* au moyen dite. — Le grand concile de Ulran. — Le comte Rjiiuonil de Toulnose. — Le pape Innocent IV fiie son séjour à Lyon. — Le bolona.» B aneiieone. ~ Charles d'Anjoa. vassal do pape. » Mort de Conradin. —

Les Orsini et le* Colonna. — Grandeur s ni'Utue des Coloona. — Le Jubilé universel. — Le Pape à Avignon.

Comme s'il eût voulu venger le sac et l’incendie de Rome, Dieu frappa, presque coup sur coup, le Pape et le bandit normand. A la lin de mai 1085, on enterrait Grégoire VII à Salerne, dans l’église de San-Matteo : à la fin de juillet , la galère qui rapportait le cadavre de Robert Guiscard , mort à Corfou , était brisée par la tempête sur les côtes d'Olrante. Mais on a beau descendre dans la tombe les restes d’un grand homme, ce qu’un entoure d’aromates et de parfums n'est que [ enveloppe périssable de la vie : le corps seul est scellé sous le marbre, et, tandis qu'il y devient poussière, son esprit continue à briller parmi les vivants comme l'éclatant rayonnement qu’on voit encore après le coucher du soleil. Du fond de son mausolée, Grégoire VII régnait toujours. En mourant, il avait nommé son successeur; c’était Didier, abbé du Mont-Cassin , son ami et son confident. Les cardinaux se hâtèrent de confirmer son choix, mais la succession d'Hildebrand imposait de si grands devoirs, que le vieillard, effrayé, la répudia. Ne pouvant vaincre sa résistance, les cardinaux employèrent la ruse pour l’attirer à Rome, et la violence, quand il y fut, pour le laire pape. En lui tenant les bras, on parvint à lui mettre la cape rouge , malgré

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ses cris et ses pleurs. On n’avait pas eu le temps de le revêtir de la cape blanche, quand le préfet de l'empereur, accourant au bruit de cette scène, le chassa de la ville. Il y revint deux fois, malgré lui, en deux ans: la première, le jour des Rameaux de 1087, ramené par le lils de Robert Guiscard, qui prit Saint-Pierre d'assaut et le fît consacrer, les armes à la main ; la seconde, le 11 juin de la même année , au milieu des soldats de Mathilde. Vingt-sept jours après, au son des cloches qui annonçaient la fête de saint Pierre, le peuple , marchant avec les soudadiers de l'antipape , repoussait les Toscans et forçait l’infortuné Didier, réfugié dans l’tle du Tibre , à s'enfuir de nouveau vers le Mont Cassin , où il trouva heureusement dans le tombeau la lin de ses angoisses.

La p»ra Ubbain II. — A ce vieillard faible et timide succéda un moine français, plein de talent, d’énergie et d’ardeur. Urbain II, ancien chanoine de Reims, et depuis évêque d'Ostie, était le second candidat désigné par Grégoire VII. A la vigueur d'intelligence qu'il déploya sur la chaire de saint Pierre, on vit qu'il méritait le premier rang. Il se chargeait d'un fardeau difficile il porter. Jamais, en effet, le ciel de l'cglise romaine n'avait été plus sombre. L'orage y grondait toujours du cêté de l'Allemagne : au-dessus de Rome, il était déchiré à chaque instant par des éclairs. Urbain ne s’épouvanta point. Il commença par se concilier les Frangipani, seigneurs du littoral d’Astur cl d'Anlium, qui, occupant le Colisée, l'Arc de Constantin, celui de Titus, une partie du Palatin, le Scptizonium et le grand Cirque, jouaient déjà l’ancien rôle des comtes de Tusculum, et, à la tête de leurs hommes d'armes, il expulsa l'antipape. Cet obstacle écarté, il restait l'empereur. Pour lui créer, en Allemagne, un antagonisme sérieux, Urbain maria la célèbre Mathilde à Welf ou Guelf V, fils du duc de Bavière. Guelf devenu, par cette alliance, le chef du parti catholique en Europe , donna son nom à tous ceux qui soutenaient la cause du Saint-Siège. On appela, dès ce moment, en Italie, Cuel/i ou Guelfes les partisans du Pape, et Ghibellini ou Gibelins ceux de l'empereur dont la famille était originaire de Weibling , château du diocèse d’Augshourg.

L’antipape Guiibxbt. — Les deux partis ne tardèrent pas à se rencontrer sur le champ de bataille. Relevant le gant que lui jetait , du haut de la chaire de marbre, le continuateur de Grégoire VII , Henri prit l'offensive , avec son activité accoutumée. En 1089, il passa sur le ventre des Guelfes d'Allemagne, dispersa ceux d’Italie, rétablit l'antipape Guibert, et après avoir tenté de surprendre, en passant, la forteresse de Canossa qui lui fut encore fatale , car il y perdit sa bannière , il bloqua Mathilde dans le château de Montavio , et contraignit Urbain de s’enfermer dans le Colisée. L’antipape Guibert tenait le Capitole, la basilique et le palais de Latrnn, le château Saint- Ange et Saint-Pierre. Gagnés par l’or de l'empereur, tous les nobles, à l'exception des Frangipani, s 'étaient déclarés pour lui. Insoucieux et mobile de sa nature, le peuple suivait le torrent. Urbain II, prisonnier dans le vieil

Paul Dia<re, Chroniques du UouJ-Caui », U». m, eh. 78.

amphithéâtre , ou errant, en fugitif, d’Anagni à Canossa, semblait toucher au dernier terme de la mauvaise fortune. On le croyait écrasé sous le pied d'Henri; c’est au moment même oit ses partisans désespéraient de lui , qu'il se releva , comme le lutteur antique , plus fort qu'avant sa chute.

Depuis qu’il était pape, le projet de Grégoire VII n’avait cessé d’occuper son esprit. Plus éclairé1 que celui qui l'avait conçu, et trop rudement détrompé par l'expérience pour en croire la réalisation possible , en luttant avec une idée contre la force, il sentait que l’Église n’obtiendrait la victoire que si elle parvenait à soumettre au joug chrétien cette force brutale , ou à la briser. Il était urgent de trouver un remède au mal. Chaque jour la situation devenait plus grave. La féodalité , parvenue à son plus haut point de développement, et fière de sa vigueur, menaçait d’étouffer l'Église. La loi évangélique n'était plus qu’une lettre morte; l’Europe, en état continuel d'hostilité, était livrée au plus affreux désordre. Si l’empereur foulait aux pieds la papauté, si les rois et les comtes riaient de ses menaces, les nobles, reniant Dieu du malin au soir, promenaient partout le fer et la flamme. Il fallait donc, sous peine de mort temporelle, enchaîner cette violence du pouvoir civil, ouvrir largement, pour l'affaiblir, les veines de la féodalité, et, afin d'arracher des flancs de l'Église ces lions furieux qui la déchiraient, trouver une arène lointaine oü leur rage pût s'exercer sans autre péril que pour eux-mêmes '.

Pierre l’Ermite au Colisée. — Un jour qu’il promenait ses pensées sous les arcades du Colisée, alors son refuge et son seul palais, Urbain vit tomber à scs pieds un pèlerin arrivant de Jérusalem. C’était un ermite d’Amiens, appelé Pierre, qui lui apportait une lettre dans laquelle le patriarche de la ville sainte implorait, à grands cris , du secours contre les musulmans. Le moyen qu’il cherchait depuis si longtemps brilla aussitôt à ses yeux comme l’étoile de Belhléem. L’arène lointaine était trouvée. Pierre l’Ermite venait de jeter sur ces ruines de l'amphithéâtre Flavien, jadis baignées de flots de sang, l’idée des croisades qui allait en faire couler des torrents pendant deux siècles, et précipiter, à la voix du pape, l’Occident sur l'Orient. Cette idée avait tout ce qu’il fallait pour saisir l’imagination et passionner sur-le-champ le cœur des hommes : outre les deux points lumineux et magnifiques de poésie et de foi qu’elle offrait dans le lointain, le tombeau du Christ à reconquérir sur les infidèles, et la porte des deux ouverte pour les combattants, elle venait dans le monde à son heure.

D’une part, en effet, les esprits étaient familiarisés avec ces sortes d'expéditions où, indépendamment d'un riche butin, les barons allaient chercher à Grenade et à Cordoue une expiation morale en attaquant les Maures; et de l’autre, les mœurs musulmanes avaient si bien réagi sur le christianisme que les chrétiens imitaient les Sarrasins dans les deux pratiques les plus importantes de leur religion. Comme

«. Voir le discoors d'Urbain & Clermont (Labié, Saerosaneta Concilia, L i. p. SM). — Le moine Robert. Uiiloire de Jertualem. Ut. i, p. 3. — Guillinmc de Tyr. ffiif-, lif. 4 . p. Ml. — Albert d’Ait, Hitleire de Jirtualem, Ut. i. p. I. — I.’jM* f.niliert, «ton, J|t. h, ch. tu. — Hanlcscrre (de Docihu et Comitibm Prorineialia Câline, p. IIS). — Fottlqnci de Chartres i Ceala p-r, -grima F'auro'uw , p. I ).

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