‹ Rome ancienne et moderneChapitre 293 sur 428 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

les musulmans accomplissaient jxiur saluer le tombeau de Mahomet, le pèlerinage de la Mecque, les chrétiens allaient accomplir le pèlerinage de Jérusalem pour saluer le tombeau du Cbrist. A l’instar des imans qui avaient prêché si longtemps Valgihed contre les infidèles , les évêques prêchaient la guerre sainte entre les Sarrasins. Dire comment ces idées étaient descendues d’Espagne sur la terre chrétienne, ce serait expliquer comment le vent prend en passant les graines qui ont mûri sur un champ et les sème dans un autre. Le Tait existait, il ne s'agissait plus que de l'agrandir, el de lancer sur le chemin de la Palestine, déjà frayé par le comte d'Angoulême et d'autres nobles pèlerins, toute cette indomptable féodalité. La lettre du patriarche de Jérusalem arrivait fort à propos pour l’accomplissement de ce grand projet. Urbain en fit son manifeste, et après l’avoir lue, le 4" mars 1093, au concile de Plaisance où assistaient deux cents évêques, quatre mille clercs el trente mille laïques, il alla prêcher la croisade à Clermont.

Les Croisades. — Le discours qu’il y prononça, pendant l’octave de Saint-Martin, sur la place publique, était éloquent et plein de force ; mais il avait le tort de laisser percer trop clairement le but de l'Église : aussi fut-il accueilli avec froideur. L'enthousiasme imaginé plus tard, le fameux Dieu le veut, et ces milliers de barons s’empressant de prendre la croix, n'existèrent que dans l’imagination des chroniqueurs modernes. C’est avec beaucoup de peine qu'Urbain réussit à trouver un chef; et comme il n’y avait au concile aucun personnage d’assez haute naissance pour conduire l’armée , le pape fut forcé de choisir Adhémar, évêque du Puy, qui, dit Robert Lemoine, se fit prier longtemps*. Le nouveau projet ne commença de remuer sérieusement les masses que lorsque les évêques de retour dans leurs diocèses, se mirent à parcourir les paroisses appelant le peuple à la guerre sainte. Cette multitude d’esclaves qui couvrait la glèbe de l'Église et de la féodalité civile , prêta l’oreille à l’ardente prédication des prélats. En entendant dire qu'elle pouvait briser sa chaîne , et aller vivre au loin dans l’indépendance avec la perspective des cicux ouverts, si le sort était contraire , et l’espoir d’un riche butin s’il favorisait l'entreprise , elle se leva tout entière. Aussi comme la croix rouge émancipait l’homme et le dérobait, pour toute la durée de l’expédition, au pouvoir arbitraire de son seigneur en l’élevant à la dignité de soldat de Dieu , le serf se hâta de la coudre sur l’épaule droite.

Alors s’accomplit véritablement la parole évangélique; Je ne mi» point venu porter la paix ici bas mais la guerre. Les maris se séparaient de leurs femmes, les femmes abandonnaient leurs époux, les fils quittaient leurs pères, les pères délaissaient leurs enfants : il n’y avait pas de lien assez cher qui pftt retenir les esprits et les empêcher de suivre ce courant immense. Ces populations engourdies par la servitude sortaient de leur abrutissement à la voix des prêcheurs, et, heureuses de changer de place et d’existence, se précipitaient vers les sables de la Pales-

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line qui devenaient pour la seconde fois la terre promise. Entraînés par le mouvement, les vieillards , les enfants , les femmes grossissaient les flots de l'émigration : les moines eux-mêmes enfermés dans les cloîtres en brisaient les portes , et avec des croix saignantes incisées au front , comme marques de la mission divine : ils venaient joindre les Croisés

I-es seuls indifférents étaient ceux qu'il importait surtout de faire partir. Soit qu’ils répugnassent aux excursions lointaines, ou, ce qui est plus probable, qu'ils eussent deviné le but de l'Église, les barons ne se pressaient pas de gagner Jérusalem. La politique du pape et des évêques tendit alors à les y contraindre. Forcés de céder à l'opinion devant les anatbêmes du saint-siège, la désertion en masse de leurs vassaux, et l'impérieuse injonction des rois, qui secondaient, à peu près dans le même dessein que le pape, le mouvement des Croisades, les barons furent entraînés. Mais en partant les uns avaient fait testament en faveur de l'Église, les autres lui avaient engagé leurs flefs pour trouver de l'argent ; en sorte que lorsque les bannières féodales flottèrent sur le chemin de Jérusalem, uon-seulement l'Église était certaine de regagner la meilleure partie du terrain perdu, non-seulement la société chrétienne, délivrée de ces éléments de violence, respirait enfin l’air de la paix, mais ces masses naguère ennemies, n'ayant d’autre mot d'ordre que la croix, allaient devenir sous la main désarmée du vicaire de Dieu un levier formidable.

. Le premier usage que fit le pape de son influence sur les Croisés fut tout personnel. Rome étant occupée par des infidèles non moins coupables à ses yeux que les fils du Prophète ; il y appela l’armée qui suivait à Jérusalem Hugues le Grand , frère du roi de France , Robert comte de Flandre , le duc de Normandie et Eustacbe de Boulogne. Ces chefs intrépides chassèrent les Gibelins de toutes leurs positions, et ne laissèrent à l’antipape que le cbftteau Saint-Ange d'où on le vit sortir en 1099 dans un cercueil. La mort, qui pacifie tout, avait terminé le schisme. Pendant qu'on portait le corps de Guibert à Ravenne, on portait la nuit, par le Tibre, celui d’Urbain à Saint-Pierre. L’armée de la Croisade partie, les Gibelins avaient repris le dessus et relégué, comme avant , le pape dans le Colisée. Sur ces entrefaites la nouvelle de la prise de Jérusalem arriva à Rome, et y causa une émotion que Pascal II, le successeur du pape mort, sut habilement mettre à profit pour réfréner la féodalité romaine. Agissant avec vigueur contre les Colonna , seigneurs de l’ancien pays des Éques, qui faisaient, en 1100, leur première apparition dans l'histoire, il abattit les créneaux de leurs tours : agissant avec adresse contre les Corsi qu’il avait chassés du Capitole , il leur enleva par surprise les clefs du château et de la basilique de Saint-Paul. Mais cette victoire de la papauté s'arrêta bientôt. Enfermé dans un cercle toujours menaçant, le pape eut beau tuuroer pour en sortir, il continua à trouver sans cesse devant lui les lances des nobles romains ou l'épée de l'empire J.

«. Voir notre Histoire du Midi de la France, ». il. p. »M

*. Pandolîe de Pbe ( Vie de Patcal II). — L’ibW d’Ursper* ( Chronique* ).

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