‹ Rome ancienne et moderneChapitre 294 sur 428 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

L'Eunuica Hemu V. — Pascal avait courbé les uns un moment, il avait fièrement bravé l’autre : en 1107, la féodalité romaine redressait sa tête plus orgueilleuse que jamais ; en 1 1 1 1 , l'empereur, cet Holopherne de la papauté, remontait en maître les degrés de Saint-Pierre. Fils de Tardent antagoniste de Grégoire VII, Henri V d'Allemagne venait chercher à Rome l’onction pontificale ; il fui reçu avec le cérémonial accoutumé. Au milieu des chants, des cris d’allégresse et aux applaudissements de la foule à laquelle ses hommes jetaient l'argent à pleines mains , Henri arriva devant Saint-Pierre; mais, moins confiant que son père h Canossa, il ne voulut pas y mettre le pied avant que ses gardes n’eussent pris possession des portes, des murs et des tours. Dès que les Romains furent remplacés par ses Allemands, il s’avança vers le pape qui lui ouvrit ses bras et l’embrassa , puis ils entrèrent dans la basilique par la porte d'argent , et allèrent s’asseoir snr deux chaises dressées au centre de la roue de porphyre.

Là, avant de procéder au couronnement, le pape supplia le roi d'exécuter la convention qu’ils avaient conclue depuis quelques mois, l'un à l’insu de ses évêques, et l’autre à l’insu de ses cardinaux. Aussitôt Henri se retira dans la sacristie pour prendre le conseil de ses barons ; et tout le clergé, se groupant autour du pontife, lui fil demander par un cardinal quelle était cette convention? Pascal ayant répondu que dans le but de terminer la querelle qui divisait le Saint-Siège et l'empire , il avait consenti à abandonner à la couronne tous les biens possédés par l'Église , à condition que l'empereur renoncerait de son côté au droit de nommer les évêques et les titulaires des abbayes , il s’éleva un tumulte effroyable. Tous s'écrièrent à la fois qu'un hérétique et un impie avait pu seul songer à dépouiller l’Église, et qu’ils ne le souffriraient pas. Troublé par leurs menaces et par leurs cris , le pape ne savait que répondre ; aussi , quand l’empereur, vint le sommer de tenir sa parole , lui annonçant que ses barons approuvaient leur concordat , il resta muet. Indigné de ce silence qu'il regardait comme un outrage pour son souverain, un comte allemand l'apostropha en ces termes :

« A quoi bon tant de discours’ Sachez , saint Père , que l’empereur notre maître veut recevoir la couronne comme Ta reçue Charlemagne. » Pascal se liftta de répondre qu’il ne pouvait la donner ainsi. A ces mots, les évêques eux-mêmes , heureux de trouver un prétexte pour rompre le traité , se rangèrent du côté de Henri, qui , plein de fureur, fit saisir le pape sur sa chaire de marbre et le confia , sous bonne garde, au patriarche d’Aquilée. 11 n’en fallait pas davantage pour soulever le peuple contre les Allemands. Les cloches sonnent, on s’arme en tumulte, on court assaillir avec fureur celui qu'on acclamait avec enthousiasme quelques heures auparavant. Le choc fut rude et sanglant : renversé de son cheval et foulé aux pieds , sans l’avidité des Romains, plus empressés à dépouiller les morts qu’à profiter de la victoire, Henri restait sur le champ de bataille. Après les avoir chargés de nouveau à la têt* d'un corps de troupes fraîches, il les força , l'épée dans les reins, de reculer vers le Tibre , où se noyèrent ceux des pillards qui ne voulurent pas renoncer

L’ÉGLISE, I. A FÉODALITÉ ET LA RÉPUBLIQUE. 45;l

& leur Imtin. Les Romains devaient recommencer le combat le lendemain , mais il ne les attendit pas. Décampant de Saint-Pierre pendant la nuit , il gagna le Soracte avec son prisonnier dont une captivité de deux mois brisa la résistance '.

Les Piebleoxi. — Pascal s'était à peine tiré des mains de l'Empereur en versant sur son front l'huile sainte, qu'il retomba dans celles des* nobles de Rome. Une famille nouvelle, élevée par la puissance de l’argent, commençait à marcher de pair avec les vieilles familles féodales élevées par la force du fer. Fils d'un Juif renégat de Translevère , qui fui, dit Orderic Vital , un exécrable usurier ( iniçuissimum fœneratorcm), les Pierleoni voulaient remplacer les Frangipani, comme ceux-ci avaient remplacé les comtes de Tusculum. Ils s’étaient établis dans le théâtre de Marcellus, qui, hérissé de tours, présentait une masse aussi solide et un front aussi menaçant que le vieux Colisée. Forts de celte position et de leurs richesses, en 1116, ils achetèrent le titre de préfet au pape Pascal. Le moyen Age avait en horreur le juifs et l'usure. En apprenant que le pape lui voulait imposer pour préfet un Pierleoni, la population tout entière se souleva. On élut précipitamment le (Ils du préfet défunt , bien qu’il sortit à peine de l'enfance , et le parant du manteau de pourpre, on le conduisit au pape pour qu'il confirmât le choix du peuple. Inflexible malgré sa vieillesse et sa faiblesse, le pape refusa. 11 comptait sur les Pierleoni : sa confiance le trompa. L’or, cette fois, fut le plus faible. Conduit par les Tolomei, parents du jeune préfet, le peuple ensanglanta la semaine Sainte et chassa Pascal. L'énergique vieillard revenait avec une armée deux ans après, llrisé par ces rudes secousses, il expira dans sa litière au pied des murs de la basilique vaticane , au moment où les pierriers dressés par ses ordres allaient les battre en brèche *.

Il fallait du courage pour prendre sa place. Gélasius s'y résigna par dévouement, mais le sol de Rome était si brûlant, que le même jour vil son élévation, son abaissement et sa fuite. Pris à la gorge , dans l'église de Latran , par le gibelin Frangipani, qui le traîna comme un criminel au Colisée, il n’en sortit, réclamé les armes A la main par les Pierleoni, la milice des douze régions et les Transtevérins , que pour apprendre l'arrivée de l’empereur Henri V. C’était tomber du léopard au lion, car l’Auguste allemand venait en ennemi. L'infortuné Gélasius, accablé par I’ftge et les infirmités , n’eut que le temps de se réfugier dnns une galère qui , descendant le Tibre A toutes rames , le porta A Gaële , et de Gaête en France , où il trouva le repos dans la mort.

L'a rxPE français. — Un Français le vengea. Les Gibelins triomphaient; Henri leur avait laissé un antipape. Guy, archevêque de Vienne, élu, au delA des Alpes, par une douzaine de cardinaux qui avaient accompagné Gélasius , renversa dédaigneusement ce rival , releva le pouvoir abattu du Saint-Siège , rendit le courage et la prééminence aux Guelfes, et fit trembler les nobles devant les lances de ses

4. Don in» ( Vie de Mathilde). — Pamlolfe «le l’i« (/on» eitala).

1. Paudolfe tic Pi» [il'idem ). — Le père Pafti ( CrUifte de Bunmiua).

Cil API RTE XXIV.

Normands. Par malheur, il vécut trop peu1; aussi quand il fut mort, la salutaire terreur qu’il inspirait s’évanouit, et le feu des discordes féodales se ralluma bien plus ardent qu'auparavant. Les cardinaux avaient usurpe le droit de tous en se substituant à l'Eglise qui, réunie en corps, pouvait seule élire légitimement son chef ; les nobles à leur tour dépouillèrent les cardinaux de ce privilège. Aussitôt que Guy, connu dans l’histoire sous le nom de Calixte II , fut couché sur le lit funèbre , Léon Frangipani envoya dire aux cardinaux que le lendemain il apporterait à Latran le manteau rouge qu’il destinait à Lambert, évêque d’Ostie. Poussés sous main par les Pierleoni , les prélats se réunissent secrètement le soir même, 13 décembre 4123, dans l’église de Saint- Pancrace , et élisent pape le cardinal de Sainte-Anastasie ; ils entonnaient le Te Deum, lorsque Léon Frangipani parut avec ses hommes. Allant droit au nouveau pontife, il lui arrache la cape rouge , la met lui-mémc sur les épaules de Lambert et le inoutre au peuple qui l’acclame et l’appelle Uonorius II ’.

Battus cette fois, les Pierleoni ne tardèrent pas à prendre leur revanche. Un petitfils de l’usurier juif aspirait à la tiare; il se fit élire par sa faction pendant que le pape du parti opposé luttait contre la mort et que la plupart des cardinaux, tremblants devant les lances des Frangipani, choisissaient Innocent II. Les bandits du théâtre Marcellus et ceux du Colisée s'étant ainsi jeté le gant au pied de la chaire de l’apôtre, le sang coula; mais les Pierleoni furent les plus forts. Forcé de se réfugier au Colisée, d’où les Frangipani le chassèrent eux-iuémes quelques joins après en voyant leurs tours s’ébranler sous le choc du bélier et des pierres , Innocent II s’enfuit en France, laissant les clefs pontificales aux mains du petit-fils du juif. Celui-ci, auquel son parti donnait le nom d’Anaclet II, les garda neuf ans : les Frangipani avaient beau protester tout bas, Rome était pour lui et soutenait sa cause avec tant de fidélité, que Lothairc lll, élu roi d’Allemagne après la mort d’Henri V, ayant essayé de rélablir son rival par les armes, échoua honteusement en 1133. Bloqué sur l'Aventin avec ses cavaliers, il vit la basilique de Saint- Pierre, mais il n’en toucha point le seuil. Innocent II ne put lui donner la couronne impériale qu’à Saint-Jean de Latran, et, cette demi-consécration accomplie, ils repartirent tous les deux, l’un pour l’Allemagne et l’autre pour Pise, où il attendit que la mort d'Ànaclet lui rendit les clefs de saint Pierre.

Arnold as Basscu. — Cet événement arriva en 1138, mais il venait déjà trop tard. En rentrant à Rome, Innocent II y trouva un adversaire bien autrement redoutable pour lui-méme et la papauté que le petit-fils de l’usurier juif. Un disciple d’Abailard, Arnold de Brescia, élève de celte illustre université de Paris qu’on appelait X institutrice de t nations, semait hardiment les idées françaises sur le vieux sol de Romulus. Déjà, par l'indépendance de son esprit et son audace, il avait fixé l'attention de saint Bernard, et du fond de son cloître de Clairvaux, l’ombrageux tuteur

* . Fwultjues de [kvn6vcnl { Chromi/Ht» ).

S. I.e cardinal d'Aragon • Vit fHoKorhu II).

de l’Église suivait avec une vigilance mêlée d’alarmes les mouvements de ce jeune homme, comme on observe de loin avec effroi les ondulations d'un reptile. Kn apprenant qu’Arnold avait quitté Paris pour visiter l'Allemagne, il écrivit à l'évéque de Constance :

• Si le père de famille savait à quelle heure viendra le larron, il veillerait pour ne pas se laisser surprendre. Or, je te dis que le larron est venu et qu’il rôde, dans l’ombre de la nuit, autour de la maison du Seigneur contlee à ta garde. Je veux parler d'Arnold de Brescia, qui serait digne de prendre place parmi les anges si sa doctrine était aussi pure que sa vie ; mais c'est un homme qui ne mange ni ne boit et ne vit que du sang des âmes. Le Seigneur nous le désignait d'avance en disant : Tour fer terrez accourir vers vous couverts d'une peau de brebis ; mais prenez bien garde, car ce sont des loups ravisseurs', a

Quand il sut qu’Arnold était â Rome, il se hâta de prévenir le Saint-Siège : a Craignez l’enfant de Brescia, disait-il dans son style étincelant de métaphores bibliques; ses discours sont plus doux que le miel et ses doctrines plus dangereuses que le poison. C'est un scorpion avec une tête de colombe. Brescia l'a vomi, la France l'a banni, l’Allemagne honni, il faut que Rome le maudisse *. s Trop tard encore venait cet avertissement. Arnold avait élevé la voix, et Rome, au lieu de le maudire, écoutait avec avidité. Voici ce qu'il prêchait au peuple en 1440 : a Vos pères étaient libres et vous êtes esclaves; ils avaient triomphé de l’univers et vous ne pouvez soumettre Tivoli et Viterbe. Retournez-vous, pour imiter leurs grands exemples, vers les statues des morts; retrempez dans la liberté vos âmes toujours fortes; relevez le Capitole et rétablissez la République des consuls avec le sénat qui en était la tête, le peuple qui en était le cœur et le bras, et l'ordre équestre qui en était l’épée *. »

S'adressant ensuite aux nobles , il leur disait : • La lèpre de la corruption dévore l’Église; si le clergé ne perd pas ses richesses, elles le perdront. Il est contre l'Évangile, il est contre les anciens canons, les vieilles lois apostoliques et les décrets des conciles, qu’un ecclésiastique possède de l’or et des terres. Aux prêtres le domaine spirituel, et le domaine temporel aux Iniques. Tous les biens du clergé doivent revenir au prince, aux seigneurs et aux pauvres *. »

Ricuissasci nz la Réfcblique. — Déposées dans des esprits ardents, ces idées germèrent avec rapidité ; tout à coup, au milieu de l'été de 1143, le peuple et les nobles réunis prennent les armes, courent au Capitole, et, abolissant la dignité préfectorale , proclament la souveraineté du peuple et confient le gouvernement h un sénat organisé sur les mêmes bases que celui de l’ancienne République. Cette révolution, accomplie sans excès, n'avait pour ennemis que ceux

1. Saacli Benaréi, aMnui priai Clara Yillman, Opcr a, tpbtoU US.

S. Idem, tome I. p. 4M Kpislula, 446.

S. Andtva cüMqi prtrdicando rbe si dote* rifabrieare H Campldoello . rimettrre in Roma non solo il scuaio usa an. b r online eqwsire tome fn al lempo drgll anilrbl Romani. ( Mur» ion. Am**h 4'llalia, 4. vi, p. IM.)

4. Oilmo de Frialofen, Chronique*, lif. vil, ch. MVii. — f.nnibpr, U Ufuri*9, liv. m.

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