CHAPITRE XXIV
contre lesquels elle s'élait faite. Le pape Innocent II était mort de chagrin en la maudissant; son successeur, Lucius II, tenta de 1’étouffer au berceau. A ta tête de la milice pontificale, il marcha, le S4 février 1144, sur le Capitole, et peu s’en fallut qu’il n'y surprit le sénat assemblé; heureusement pour la jeune République, on eut le temps de sonner la cloche d’alarme : le peuple accourut h ce signal, et Lucius, repoussé avec sa milice , tomba le front brisé par une pierre sous les remparts qu’il voulait conquérir. Quand un parti essaie de triompher par surprise et qu'il succombe, la défaite lui est fatale. Irrité de cette agression, le peuple chassa le nouveau pape , pilla les trésors des cardinaux et des chefs opulents du clergé, ruina leurs palais et démolit jusqu'à la dernière pierre les tours des nobles qui refusèrent de prêter serment à la République. Il mit ensuite garnison dans la basilique Vaticane et, pour remplacer les consuls, élut, de concert avec le sénat, un chef militaire qui prit le titre de patrice. Tous ces mouvements avaient eu lieu en l'absence d’Arnold : à son retour, trouvant la liberté au Capitole , il crut qu’elle allait s'élancer du haut de ce mont immortel pour voler, comme la victoire autrefois , d’un bout de l’univers à l'autre. Ébloui par les généreuses illusions de la jeunesse, il crut voir un moment Rome redevenir la mattresse du monde : et l'éloquence du cœur est si puissante, qu’il enivra de son espoir les Romains du xn* siècle, et leur lit oublier, ce qu’il se cachait peut-être à lui-même, que les nationalités mortes ne ressuscitent pas.
Le solitaire de Clairvaux. — Tel était l’état des choses à Rome : personne n'y songeait au pape, qui aimait mieux vivre dans l’exil que de reconnaître la République nouvelle et son sénat, lorsque la voix de saint Bernard s'éleva de Clairvaux plaidant la cause du Saint-Siège. L’autorité de l'illustre solitaire était grande : le monde chrétien, qu’il dirigeait du fond de sa cellule, s'y pliait sans murmure, et l’obéissance des rois , la déférence respeclueuse des papes, fortifiait encore en lui cette inflexibilité d’opinion naturelle à l'homme qui vit seul. En cette occasion cependant la gravité des événements adoucit l'&preté de son langage. Il avait compris que pour ramener au bercail de Ig papauté ces brebis rebelles, ce n’était pas le bâton qu’il fallait , mais la fliïte mélodieuse du bon pasteur. S'adressant donc aux nobles, aux magistrats et à tout le peuple de Rome, l'abbé de Clairvaux se fit petit devant l'insurrection et ne laissa parler que l’humble frère Bernard. Sa lettre, qu'on lut au Capitole, était ainsi conçue :
a 0 peuple illustre et sublime, un être qui mérite à peine le nom d’homme par sa faiblesse et l’exiguïté de sa taille ose t’écrire aujourd’hui. Ce n’est pas sans rougir que j’ai pris la plume en considérant mon humilité et ta grandeur, mais il vaut mieux faillir aux yeux des hommes qu’être condamné pour son silence au tribunal de Dieu. Il a dit en effet lui-même : Signale les crimes de mon peuple , et je me vemü glorifié devant la face de l'Eternel si je peux me rendre ce témoignage : j'ai fait entendre ta vérité et n’ai point caché ta justice dans mon cœur. C'est pourquoi, tout en rougissant de mon audace et de mon indignité, je ne crains pas du fond
des montagnes de m’adresser au glorieux et célèbre peuple de Rome pour l'avertir de ses périls et lui remontrer son péché ; qui sait si la prière d’un pauvre reclus ne fléchira point ceux qui ont résisté aux menaces des puissants et aux armes des forts’ Le peuple deBabylone, égaré un jour par des vieillards iniques, ne revint-il pas dans le bon chemin à la voix d'un enfant ? Si je suis un vieillard par les années devant les hommes, je ne suis qu’un enfant par les mérites aux yeux de Dieu , et il peut donner à ma voix la force de ramener dans les sentiers de la justice le peuple qui s'en est écarté.
« Voilà, nobles Romains, la première excuse de ma démarche : si elle ne suffisait pas, si les esprits ardents s’irritaient de ma présomption , jo leur répondrais que l'égalité règne dans les rangs de ceux qui défendent la même cause : il n'y a dès lors ni grands ni petits : il y a des frères. Lorsque le mal est dans la tête tout le corps souffre, et le membre le plus vil a le droit de se plaindre. Or, je vous le demande, Romains, la papauté, tête vénérable de l'Église, n'est-elle pas douloureuse en ce moment à tous les chrétiens? et ne puis-je élever la voix pour dire que je souffre t... Quel est l’homme faisant le signe de la croix qui ne se glorifie de cette tête sainte glorifiée au prix de leur sang par tous les princes de la terre?... Tout chrétien est blessé de l’outrage fait aux apôtres, et de même que leur parole retentit dans tout l’univers, de même tout l’univers souffre et gémit de leur blessure.
«A quoi songer -vous donc, Romains, en ce moment, et quelle fureur insensée vous aveugle?... Renverser le Saint-Siège au mépris des rois qui le défendent et de Dieu qui l’a mis si haut ! mais c'est détruire votre gloire ! Ne voyez-vous pas que vous abattez une tête qui est celle de Rome et du monde ?... Vos pères ont rendu la Ville l'honneur de l’univers, vous allez, vou3, l’en rendre la fable. Voilà que vous avez chassé de la cité qu'il illustrait l’héritier de saint Pierre : voilà que vous avez démoli les maisons et pillé les biens des cardinaux et des ministres du Seigneur. O peuple léger et inconséquent ! ô facile et folle colombe ! Ne pensais-tu pas par cette tête? N’y voyais-tu pas avec ces yeux?... Que serait Rome sans la papauté? Un tronc mutilé, un corps sans chef, un front sans yeux, un visage de ténèbres. Ouvre donc les yeux, peuple misérable, ouvre-lcs vite et regarde les calamités et la ruine que te prépare ta folie. On a dépouillé les églises : ornements sacrés, vases d’or et d'argent, croix précieuses, images des saints, la main des impies a tout ravi : que t’en reste-t-il maintenant? le remords de voir la demeure du Seigneur nue et profanée. Ah ! malheur ! trois fois malheur 1 non à tes glaives mais aux lèvres perfides qui t'ont séduit ! malheur à la langue menteuse qui t'égara ! Rassemble-toi donc à ma voix , troupeau si déplorableinent dispersé ; regagne ton pâturage et reviens repentant vers le pasteur des Ames '. •
Isdippérence du rxiinx roua la papautr. — A travers le voile biblique dont saint Bernard couvrait sa pensée, l'argument le plus propre à frapper les Romains, celui de l'intérêt qu'ils avaient à conserver le saint-siège était habilement mis en