CHAPITRE XXIV
Canossa, Frédéric Barberousse après l’affront de Sulri ne songea plus qu’à se venger du pape. L'intérét les avait unis, l’orgueil les divisa. En sortant de Saint Pierre ils étaient rivaux, au premier choc d’amour-propre ils furent ennemis. Lorsqu'une csquinancie, gagnée sous les frais ombrages de sa villa d'Anagni, l'emporta , le I" septembre 1159, Adrien IV passant, pour se venger, du côté des républicains aussi facilement que Grégoire VU était passé du côté des Normands, s’occupait de nouer une ligue avec la démocratie de Milan contre Barberousse. Les cardinaux ne laissèrent pas le saint-siège longtemps vacant. Le 4 du môme mois ils ouvrirent le scrutin, le 7 ils proclamaient Alexandre III soutenu par les Frangipani. Un certain Octaviano, cardinal de Sainte-Cécile, était le candidat de l’empereur. Fort de l’appui de Barberousse, bien qu’il n'eôt obtenu, dit Baronius, que deux voix, il se jette sur Alexandre, lui arrache le manteau rouge, et le déploie sur ses épaules au milieu des cris et des huées. Il le garda malgré la colère des prélats et l’opposition des Frangipani, parce que le vide s’était fait autour du Saint-Siège.
Trop habitués à ces scènes scandaleuses pour s'en émouvoir, les Romains virent en effet avec une égale indifférence le triomphe de l’antipape Ottaviano, et la fuite d’Alexandre III , qui se réfugia en France et lixa son séjour à Sens. Après quatre ans d’exil toutefois, l’habileté de son vicaire et l’or qu'il semait à poignées dans les mains des nobles rendirent son retour possible. Le 22 novembre 1165, il arriva sur une galère sicilienne à l'embouchure du Tibre et descendit dans la petite cité d’Ostie. Le lendemain , les sénateurs suivis d’une foule immense de clercs et de laïques portant des rameaux d’olivier, vinrent l’y chercher processionnellement, et le conduisirent jusqu'à la porte de Latran, où l’attendaient les cardinaux parés de leurs manteaux sacrés, les juifs avec la sainte Bible, les juges et la milice, bannières déployées. Jamais, selon Romuald de Salerne, chroniqueur contemporain et témoin oculaire, on ne vil plus vive allégresse ni peuple plus heureux.
Dksastbe sa Tcscclcm. — C’était un grand pas de fait pour Alexandre, mais il était encore loin du but où il tendait. Frédéric Barberousse ne l’avait pas reconnu. Le schisme qui aurait dô mourir avec Ottaviano continuait dans la personne de Pascal , une de scs créatures. Retenu dans le nord de l’Italie par sa lutte sauvage contre les républiques italiennes et surtout contre l’héroïque cité de Milan, Barberousse ne semblait pas s’étre aperçu du retour d’Alexandre. Deux motifs graves l’y firent enfin songer, en 1167. Entraîné par la haine aveugle que lui inspiraient ses voisins, le peuple de Rome avait mis le siège devant Tuscutum , dans l'intention hautement proclamée, s'il prenait la ville, de n'y pas laisser pierre sur pierre. Trop faible pour résister, Rainon, le seigneur de cette ancienne villa de Cicéron, demanda du secours à Barberousse, qui lui envoya dix mille cavaliers allemands et bourguignons, l'élite de son armée. La prudence eût conseillé aux Romains d'éviter le combat : ils avaient en effet ravagé si cruellement cette délicieuse campagne dominée par la Ruffinclla, que le manque de fourrage eût éloigné seul la cavalerie ennemie. Contiants dans leur nombre et dans leur courage, ils prirent le parti contraire et payèrent cher
L’EGLISE, LA FEODALITE ET LA RÉPUBLIQUE. Jij|
cette témérité. Chargés par une nombreuse cavalerie bardée de fer, qui, descendant au galop les rampes de la colline, tomba sur eux comme une trombe, les Romains furent écrasés. Us ne périrent pas tous, dit naïvement le chroniqueur de Reischersperg , mais ils perdirent cinq mille hommes tués ou faits prisonniers. Consterné de ce désastre, qu’il comparait, dans ses terreurs, à la bataille de Cannes, le pape se hâta d'appeler les Normands de Sicile, et la présence de cette armée étrangèie dans la Fouille eut pour effet d’y attirer aussitôt Bnrberousse.
Les soldats du roi de Sicile ne tinrent pas longtemps devant lui : il les dispersa comme le vent disperse la paille de l’aire, et marcha immédiatement apres sur Rome. Le 2A juillet 1107, il donnait l’assaut à la basilique de Saint-Pierre. Il est bien remarquable que la querelle se vida simplement entre l’empereur et le pape. Spectateurs impassibles, les Romains n'y prirent aucune part. Rarberousse battit pendant une semaine les murs de l’église avec ses machines : le huitième jour, furieux de la résistance que lui opposaient les milices rurales du Saint-Siège, il mit le feu à l'église de Sainte-Marie adossée à la basilique, et, à la vue des flammes, les vassaux du pape capitulèrent. La situation d’Alexandre III devenait critique. Instruit qu'une négociation était ouverte entre l’empereur et les nobles, il commença par quitter Latran, et se retira au Colisée dans le château des Frangipani. Comme il y entrait, deux galères siciliennes remontaient le Tibre et venaient jeter l’ancre auprès du temple de Vesta. Elles lui apportaient, de la part du jeune roi de Palerme, son chaleureux partisan, de l'argent et des troupes. Alexandre prit l'argent et renvoya les hommes, dont il croyait pouvoir se passer : puis il donna, pour réchauffer leur zèle, la plus grosse part des deniers siciliens aux Frangipani et aux Pierleoni, et fit distribuer le reste aux gardiens des portes. Inutile munificence ! L’empereur ayant confirmé le sénat et reconnu la République, le peuple et tous les nobles, à l’exception des loups du Colisée et des vautours juifs du théâtre de Mnrceilus, se déclarèrent pour lui , adoptèrent son antipape et forcèrent le pontife légitime à se réfugier à Gaête.
Les fièvres de l’automne, qui prirent cette année-là un caractère tellement pestilentiel que les bras des vivants ne suffisaient plus pour ensevelir les morts, chassèrent promptement l’empereur Barberonsse, mais Alexandre III n’en revint pas plus vite. Dix ans s’écoulèrent avant que le traité de Tusculum, conclu le 12 mars 1177 entre le Saint-Siège et le sénat, lui permtt de revoir la basilique de Saint-Pierre. Ce traité, dont le cardinal d’Aragon exagère les dispositions favorables à l’Église, contenait de son aveu la reconnaissance formelle du sénat '. Un seul événement avait ému la ville dans ces dix années. Manuel, empereur d'Orient , avait eu un jour le cerveau traversé par l’un de ces rêves que font souvent les ambitieux. Il s’était bercé de l'idée chimérique de courber de nouveau l'Italie sous le joug byzantin : et ce projet, qui eût exigé, pour réussir, le génie d'un Narsès, il espérait, dans les arcanes cauteleux du caractère grec, l'accomplir à l’aide d’une jeune fille. La renommée lui avait porté