chapitre xxiv
un pi'U grandi en cliemin le nom des Frangipani. Sachant que la papauté ne s’appuyait à Rome que sur cette famille, il crut qu'il n’avait qu'à se l'attacher par les liens du sang pour renouer la chatne impériale qui avait uni Rome et Constantinople. En 1170, il envoya donc sa nièce suivie d’un magnifique cortège à Othon Frangipani. Le seigneur du Colisée accepta la femme et la dot qui, selon le chroniqueur de Fossanova, était des plus riches: et après avoir épousé la princesse grecque aux pieds du pape, il la conduisit en triomphe dans les ruines du vieil amphithéâtre où cette malheureuse victime de la [lolilique dut regretter plus d'une fois les brises du Bosphore '.
Quant au rêve de l'empereur Manuel, il s'évanouit comme une fumée dans les airs. Le temps n’était plus où le chef des Frangipani aurait pu le réaliser en ce qui touchait Rome. La République y tenait trop vigoureusement en échec la féodalité. L'influence seigneuriale et le pouvoir pontifical pliaient alors et s’effaçaient de la façon la plus complète devant l'autorité de son sénat. Rien n’était plus haut que le Capitole: lorsque le pape Lucius III, successeur d’Alexandre, parut l’oublier, le peuple le lui rappela deux fois à la manière de ces temps barbares : la première, au commencement de 1181, en le contraignant de s’enfuir à Velletri ; la seconde, quatre ans plus tard, en lui envoyant, liés à rebours sur des ânes et coiffés de mitres, une centaine de prêtres auxquels on avait crevé les yeux, n’en épargnant qu’un seul pour mener ces infortunés aux pieds du pape J. A cette horrible vue, Lucius avait levé les mains au ciel et jeté sa voix dans toute la chrétienté pour demander justice : Dieu resta sourd et les chrétiens ne répondirent pas. Se voilant alors la face, de découragement , Lucius descendit dans la tombe et légua le soin de réconcilier la papauté avec la République à son troisième successeur, Clément III , car les deux premiers ne sortirent pas de Vérone et de Pise. Clément III, ancien évêque de Palestine et Romain de naissance, connaissait mieux ses compatriotes que les cardinaux étrangers qui l'avaient précédé sur la chaire de l’apôtre, aussi accepta- l-il sans hésiter les deux conditions que le peuple mit à la paix , la reconnaissance de la liberté et la ruine de Tusculuin. Moyennant celte double concession , un traité, qui définit clairement et fixa la position respective du Saint-Siège et du peuple, fut signé à Rome le 31 mai 1 1 88. Voici cette pièce importante qu’on appela concorde :
Traits de paix entre la Répcrliqce et lh Saint-Siège. — U la1 sénat et le peuple romain au très-saint père et seigneur Clément , par la grâce de Dieu , souverain liontife et pape universel , salut et fidèle service : — Pour affermir sur des bases immuables la dignité du sénat et du peuple romain et faire chose utile à la République, en éteignant les discordes qui divisent la plus illustre des villes et notre sacro-sainte religion, tant dans l’intérét du Saint-Siège que dans celui de la cité, nous avons formulé et couché solennellement par écrit l’accord suivant.
Jeau de Ceceano ( Chroniques).
â. ('Iirunlra Aijuiciuiina. — Guillaume de Kangis. — Vulii ex soin exrateanlur miinll super asinls aversis tullilms poiniiitur ei uii junurum se l'ap* lalller reprxseuunies. » FrantUrus Pifiuns Vie 4t l.urika lll.)
Nous vous rendons [a ville, le sénat et le droit de faire battre les deux tiers de la monnaie : nous vous restituons la basilique de Saint-Pierre, et nous obligeons à remettre entre vos mains les autres églises et les évéchés quand vous aurez versé les sommes pour lesquelles nous les avons engagés afin de soutenir la guerre. Nous défendrons, toutes les fois que l'intérêt du Saint-Siège s'y trouvera lié, les privilèges et l’honneur de la ville. Tous les sénateurs aujourd'hui vivants et ceux qui leur succéderont vous jureront paix et fidélité à vous et aux papes futurs. Quand nous aurons détruit Tusculum, toutes les terres et tous les biens des vaincus seront livrés à l’église romaine. l)e votre côté, vous continuerez à donner aux sénateurs et à leurs officiers les bénéfices et les cures qu'ils ont coutume de posséder. Vous indemniserez, ainsi que vous l’avez promis, ceux qui ont essuyé perte ou dommage dans la lutte soutenue par les partisans du Saint-Siège contre la ville nu dans la guerre de Tusculum.
a Vous donnerez tous les ans cent livres pour l'entretien des murs de l’excellentissime Rome : et quand nous aurons pris Tusculum , il nous sera permis de raser les siens jusqu'aux fondements sans qu’ils puissent jamais être rétablis ni par vous ni par d'autres. Si cette ville maudite n'est pas tombée aux kalendes de janvier en notre pouvoir, vous la frapperez d'excommunication et vous joindrez les milices du patrimoine rural de Saint-Pierre à l'armée du peuple romain. Sous ces réserves, nous sénateurs, garantissons au nom du peuple la paix et la sécurité à votre personne sacrée, et à tous les évêques et cardinaux de votre cour, sans préjudice des droits des citoyens romains qu’ils revendiqueront de bonne foi et sans malice. Par une juste réciprocité, vous promettrez et ferez promettre à tous vos cardinaux et à vos évêques d’observer religieusement et à toujours la convention qui vient d'être conclue entre l'Église, le sénat et le peuple romain. Soyons également fldèles à nos serments. Le sénat a consacré ce traité de paix par un décret, et il voue d'avance ceux qui l’enfreindront à la haine de ses membres et à la terrible vengeance du peuple romain '.a — Moins de trois ans après cet accord, signé par neuf sénateurs conseillers et quarante-sept sénateurs ordinaires , Tusculum était forcé et détruit, et pendant que les malheureux habitants, échappés au fer, élevaient sur le penchant de la colline ces coteaux de feuillage appelés frascati, qui devaient remplacer l'ancienne cité de Cicéron et laisser un nom de triste mémoire & ce lieu, le plus délicieux de la campagne de Rome, les papes profitaient de la paix dont ils jouissaient enfin à Latran pour recommencer leur lutte contre les empereurs.
Qu'on remarque cette fidélité inébranlable, cette persistance tenace dans les traditions du Saint-Siège ! Les pontifes ont beau mourir, l’idée qu'ils laissent il Latran y reste réchauffée sans cesse dans le sein de la papauté comme un œuf d'aigle, que chacun de ces rois ailés des montagnes viendrait couver à son tour. Tel de ces vieillards, qui n’eut souvent qu’un jour i vivre, marchait résolûment dans la voie tracée par son prédécesseur. Ainsi, en 1191, au moment où il eût semblé plus pru-