CHAPITRE XXV
Tel était l’état physique de Home à l’époque où les papes l’abandonnèrent pour s’établir à Avignon. L’état moral ne s’améliora point après leur départ. Pendant vingt-neuf ans elle fut agitée par la rivalité ardente des Orsini et des Colonna et par les ambitieuses prétentions d'Henri Vil d’Allemagne, qui vint y chercher, en 1312, la couronne impériale, de ltobert d’Anjou, roi de Naples, qui, en 1314, dominait au Capitole comme sénateur, et de Louis de Bavière, qui , en 1328, se proclama empereur à Saint-Pierre et y fit asseoir un antipape. Délivrée enfin de ces influences étrangères, que le cours des événements emporta loin d’elle, Home se remit à vivre de sa vie féodale dont deux grandes fêtes, que nous allons décrire d’après les chroniques contemporaines, peignent avec une merveilleuse fidélité le côté barbare et le côté brillant et poétique.
lis combat de taubeacx ac Cousée. — La première fut une chasse au taureau sauvage donnée dans le Colisée le 3 septembre 1 332. On y avait remplacé les gradins de pierre, déjà ruinés à cette époque, par des gradins de bois et construit tout autour, pour les dames, des balcons splendidement pavoisés de drap rouge. Proclamé longtemps auparavant à cri public dans les villes voisines, ce jeu avait attiré, outre les habitants de la campagne romaine, une foule d'étrangers. Les nobles dames de Home, auxquelles étaient destinés les balcons rouges, s'y rendirent les premières. On vit paraître successivement la belle Savella Orsina, avec ses parents, les dames Colonna, moins la plus jeune, qui, dit le vieux chroniqueur, s'était foulé un pied la v eille au jardin de Néron, et la lière Jacopa de Vico. Chacune d’elles conduisait les dames de son parti Jacopa de Vico marchait à la tète de celles du Transtévère, la belle Orsina guidait celles de la place Navone et de Saint- Pierre, et l'alnéc des Colonna toutes les autres. Ces trois bandes, rivales d'ambition et de beauté, étaient si nombreuses qu’elles se déployaient séparément jusqu'au palais Savelli , à San Geronimo et aux Monti. Toutes les dames nobles étaient d'un côté et les femmes du peuple de l'autre. Les hommes pareillement étaient divisés en trois corps, les nobles, les ouvriers, le peuple et les combattants. Quand toute cette foule se fut engouffrée sous les voûtes du vaste amphithéâtre et placée, le jeu commença.
C’était le vieux Pietro Jacopo Rosso, qui tenait l'urne renfermant les noms des combattants. Le premier qu'il en tira fut celui d’un étranger : il était, disait-on, de Hitnini et se présenta habillé de vert, l'épieu en main et portant cette devise sur sa coiffure d'acier : Hui seul comme Ilorace! Attendant le taureau de pied ferme, le champion de Iiimini lui plongea si vigoureusement son épieu dans l'œil gauche que l'animal éperdu prit la fuite. Il le poursuit, le frappe par derrière à coups redoublés quand, atteint d’un violent coup de pied au genou, il roule tout à coup sur l’arène. Au bruit de la chute de son ennemi , le taureau se retourne et revient sur lui ivre de fureur. Mais il se trouve face à face d’un nouvel adversaire. Cecco délia Vallc l’attendait l'épée haute : vêtu d'un habit mi-partie de noir et de blanc, il avait celte devise sur son casque : Je suis Encc pour Lauinie! Lavinie était le nom de la fille
COLA niENZO.
de Messer Giovenalc, pour l'amour de laquelle il lutta valeureusement contre le premier taureau.
Le second eut affaire à Messirc délia Slalla, jeune et vigoureux cavalier, en deuil de sa femme, dont cette devise : Je suis inconsolable, exprimait les regrets et qui se porta au combat comme un homme fatigué de vivre. Après ces deux rencontres entrèrent successivement en lice : l’adolescent Cafarello, portant un vêtement semblable à la peau du lion et cette devise : Qui est plut fort que moi ? un baron de Ravenne, habillé de rouge et de noir, sur le casque duquel brillaient ces mots en grosses lettres : Si je meurs pétri dans le sang, rive la mort ! Savello d’Anagni, vêtu de jaune et que distinguaient ces paroles : Gardez-vous bien de lu Jolie d amour! Cecco Conti, paré d'un costume argenté et ayant pour devise : Voilà ta couleur de ma foi! Pielro Capoccio, en justaucorps incamodin et portant écrit sur son casque : Je suis l'esclave de l.ucrèce! trois Colonna, deux dans la vigueur de l’Age, et un de première barbe, dit la chronique, vêtus de soie couleur de fer et étalant ces Hères devises : Si je tombe vous tomberez! Aussi forts que grands ! Jeune mais fort! un Annibaldo, un Fosco, un Corso, un Alliero, un Cencio et une multitude d'autres en jupons verts, blancs, bleus, jaunes, lionnés, dont les devises, couronnées de laurier, de branches d'oliviers ou de fleurs, avaient épuisé l’imagination des lettrés.
Tous combattirent bravement aux applaudissements du peuple et des daines : dix-huit restèrent sur la place, neuf y reçurent des blessures graves; les taureaux, plus heureux, ne laissèrent dans l'arène que onze victimes. On enterra pompeusement les morts. La population entière suivit leurs cercueils & Latran et à Saintc- Marie-Majcurc , et rien ne manqua dans ce jour à l’éclat de la fêle, pas même la mêlée obligée, car le vieux Camillo Cencio ayant tué raide , d'un coup de bâton sur la tête, le neveu du comte de l'AnguilIara, qui avait fait tomber son petit-fils dans la foule, les parents et les amis du mort, ajoute le chroniqueur, en firent grand fracas
Par une exception assez rare pour être remarquée au xiv* siècle, la seconde fêle eut en revanche un but intellectuel et un caractère tout pacifique. La période do neuf années qui la sépara de la première , présenta peu de faits importants. La naissance d'un monstre , les prédications et le costume singulier d'un moine de Dcrgamc , fra Venturino , fondateur d’une petite secte d’illuminés, voués au blanc et appelés colombes, le renouvellement, en 1334, du toit de Saint-Pierre et la terrible famine de 1338, qui fit sortir tout le peuple de la ville et dispersa ces milliers de malheureux comme des troupeaux dans les champs de fèves; tels furent les événements sur lesquels se porta l’attention de Rome avant la fête de 1341.
L’Italie comptait alors deux grands poètes, Dante et Pétrarque. Par un hasard dont leur injuste patrie s'bonore aujourd'hui , tous les deux étaient Florentins et
1. Il cend gli dette in eapo un» storlaü, cite il porero giovane morte, e subito ne fccero un gran fracusso. { Muratorl, JUriiJN ilulicarum Seripttrt», U su ).