CHAPITRE XXV
bannis de Florence. Gibelin inflexible , le sombre Homère de l'Enfer mourut dans l'exil à Ravenne avant d'avoir les cheveux blancs. Quand ce grand aslre poétique du moyen ftge s’éclipsa, Pétrarque, adolescent encore, ne connaissait pas et n’était pas connu de sa Laure. Ce chaste amour, qui naquit un vendredi-saint et ne cessa jamais d’étre odorant comme le myrte et pur comme le lis, fit bientôt retentir son nom des deux côtés des Alpes. Le vert laurier, nom allégorique de sa dame, et la fontaine de Vaucluse , trouvèrent autant d'admirateurs en Italie qu'en Provence. Au premier rang de ceux qui se h&tèrent d'applaudir à ses sonnets était le cardinal Colonna, fixé alors auprès du pape à Avignon. Malgré la rudesse de leurs mœurs les Colonna avaient au coeur l’instinct du beau et le respect de l’antiquité. Poète lui-méme , le cardinal se lia avec le jeune chantre de Laure d'une amitié sympathique et dévouée. Rome remplissait l’imagination de Pétrarque. Il voyait toujours cette colossale figure dans les lointains du passé et sa curiosité ardente interrogeait constamment le cardinal.
« Oh ! qu'il me tarde de la voir, lui écrivait-il en 1 334 , cette cité déserte ! quelle impatience j'éprouve de contempler la face de Rome nntique! C'est la joie de Sénèque écrivant it Lucilius qu'il a vu la villa de Scipion l'Africain et foulé la terre où ce grand homme trouva le tombeau que lui refusait une ingrate patrie. Si un Espagnol a pu être ému à ce point figure-toi ce que je dois sentir, moi , fils de l'Italie, en songeant à la ville où Scipion naquit et triompha! à la mère de cette foule de grands hommes dont la gloire est impérissable ! à cette cité souveraine, qui n’eut et n’aura jamais d’égale dans le monde ! En admettant même que mon cœur fût étranger à tous ces sentiments : quel délice pour un chrétien de voir une ville qui, pleine de corps saints et de martyrs, et arrosée du précieux sang des soldats de la vérité, est comme le symbole des cieux sur la terre 1 Quel bonheur de voir de ses yeux la sainte image du Sauveur à Latran, les traces adorables que laissa son pied sur le roc de l'église Domine guo vudis ? et de baiser les tombeaux des Apôtres! 1 »
Pétrarque a Rome. — Effrayé de cet enthousiasme et craignant que le lamentable tableau de la ruine de Rome ne produisit un effet contraire sur son imagination , le vieux cardinal s'efforçait de retenir Pétrarque à Avignon ; mais sa passion fut la plus forte : à la fin de janvier de l'année suivante il était au palais Colonna et racontait en ces termes scs impressions à son ami : o Tu pensais qu'à peine arrivé à Rome je t'écrirais des choses magnifiques. La matière , en effet , ne manque pas et m’enrichira un jour. Mais, pour le présent, je demeure muet en présence de tant de merveilles. La seule chose que je puisse dire, c’est qu'il m’est arrivé le contraire de ce que tu craignais. En me dissuadant de faire ce voyage tu avais peur que mon enthousiasme ne s'éleignlt devant la réalité et les désastres de Rome. Aussi , tremblant de la voir moins grande que dans les livres, j'hésitais, malgré mon ardent désir, et m'attendais presque à chercher en vain celle que mon imagination s'était