‹ Rome ancienne et moderneChapitre 327 sur 428 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

il le prit à l’instant. Sc levant sans paraître ému, il montra , en le» désignant nominativement à ses Vitorchiani en amies autour de la table, Stefano, Giovanni et le jeune Colonna , Giordano Orsini , Uainaldo Orsini , seigneur de Slarino , Cola Orsini du château Saint-Ange, Berlold Orsini, comte de Vicovaro, et les autres seigneurs de Rome, qui étaient tous présents moins trois, et ordonna de les mettre aux fers. Le lendemain, 15 septembre, au point de jour, il envoya aux prisonniers les frères de l'Ara Cali , pour les préparer à la mort. Au glas funèbre de la cloche du Capitole qui sonnait leur agonie, ils se confessèrent presque tous et reçurent la communion. Le peuple accourut de son côté et trouva le parloir du palais communal tendu do blanc et de rouge comme an jour des exécutions. Bientôt les condamnés parurent accompagnés par le bourreau et ses licteurs. Alors, à la stupéfaction générale de la foule, le tribun fait un discours pompeux où il commente ces paroles du Pater, et dimitle nuàu débita noilra, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés : puis au lieu de la sentence capitale , il lit un décret qui nomme, pour restaurer l’ancienne gloire du nom romain, le vieux Stefano Colonna, le comte Bertold, Rainahlo et Orso Orsini, consuls et patrices ; Giovanni Colonna généralissime des milices, et Giordano Orsini préfet de l'annone.

Silekce du raiPLE. — En se retirant , mécontent et silencieux , le peuple jugea son tribun. Il vient d’allumer un fett qu’il lui sera difficile d’éteindre, dit un des partisans de Ilienzo, résumant l’opinion des masses plus clairvoyantes que leur chef. Quant aux barons, après avoir juré tout ce qu’il voulut, ils se hâtèrent de quitter Rome. Un mois plus tard ils avaient commencé la guerre. Sans la terreur qu'inspiraient leurs mœurs farouches, la population serait restée neutre ; mais avec leur armure, les nobles reprirent leur cruauté. Un Orsini ayant brûlé vive dans son château de Slarino une vieille femme de Rome , celte atrocité souleva le peuple, qui prit les armes. Moins généreux de cœur, les riches plébéiens entreprirent la guerre avec répugnance, et comme la classe moyenne arrivée au bien-être sacrifie presque toujours l'honneur à son repos, le combut était à peine engagé que les cavalierotti s’occupaient d’y mettre fin en traitant sous-main avec les Colonna. Ceuxci, le pacte conclu, rassemblent une armée de mille chevaux et de six mille fantassins, et marchent sur la ville. Le 20 novembre I3i7, ils étaient à cinq milles des murs et campaient au pied du monument sépulcral dont on voit encore les ruines à gauche de la route de tivoli, vers le pont Mammolo. Ils en partirent è minuit et se portèrent sur la basilique Saint-Laurent-hors-des-Murs. Là, on tint conseil. Il faisait un temps affreux. Quelques barons voyant leurs hommes glacés par le froid et la pluie, proposaient de rebrousser chemin : l'avis contraire prévalut, peu avant l'aube, bien que tremblant comme la feuille de fièvre et de frisson, le (ils aîné de Stefano Colonna, qui portait le même prénom que son père, s’avance vers la ville et sc présente, suivi d'un seul serviteur, à la porte Saint-Laurent. Là, il appelle avec précaution le traître qui devait la livrer cl lui jette ces mots convenus : Je suis un citoyen de Rome, un partisan du bon État, ouvre. — Celui

COLA RIEXZO.

que In appelles, répondit une voix à travers la porlc, n'est plus de partie, retire-toi.

Affaire dk la porte Saixt-Laurctt. — Les barons , embusqués à quelque distance, avaient tout entendu; lorsque Colonna les rejoignit, ils tinrent de nouveau conseil, et s’arrêtèrent à un parti qui obtint tous les suffrages, car il unissait la prudence A la forfanterie. Afin de braver les Romains tout en tournant visage , il fut décidé qu’on défilerait devant la porte Saint-Laurent au son des trompettes. L'armée féodale est immédiatement divisée en trois corps, et la retraite se fait en lion ordre. Déjà les deux premières batailles, comme on disait au moyen âge, étaient passées triomphalement au bruit des clairons; la troisième, composée d’un gros de cavalerie d’élite, venait tranquillement ayant pour éclaireurs, à une distance de deux cents pas, huit nobles commandés par le jeune Giovanni Colonna. Le jour commençait à poindre : les Romains s’animent au son des trompettes , et veulent charger l'ennemi; ne trouvant point les clés de la porte, ils s'efforcent de l'enfoncer à coups de marteaux et de haches. A ce fracas, et aux rumeurs tumultueuses qu'il entendait dans la ville, le jeune Colonna s'arrêta. Sa première idée fut que ses amis forçaient la porte ; il n’en douta plus eu voyant le ballant de droite s'ouvrir tout à coup. Dans cette illusion, couchant la lance, il éperonna son cheval , et franchit le seuil d’un élan. Si les autres avaient fait comme lui , Rome était gagnée. L’apparition de cet enfant, derrière lequel ils croyaient voir toutes les bandes seigneuriales, troubla tellement les Romains, qu'ils prirent la fuite dans le plus grand désordre. Soldats et chefs, cavaliers et fantassins disputaient de vitesse : ail fallait les voir, dit un chroniqueur qui les avait vus. Les plus hardis ne tournèrent la tête qu'à une demi-portée de trait ; alors , qu’on juge de leur surprise en apercevant qu'ils fuyaient devant un enfant. Giovanni Colonna était seul : personne ne l'avait suivi. »

Furieux contre eux-mêmes de cette panique , ils reviennent tous sur le jeune imprudent que , pour comble de malheur , son cheval venait de renverser dans un bourbier à gauche de la porte. L'infortuné les suppliait en pleurant de lui laisser ses armes; ils ne lui laissèrent pas même la vie. Frappé sans pitié, une minute après il gisait mort, nu et sanglant au milieu de la boue, et, par un étrange hasard, comme pour éclairer cette scène sinistre, le ciel, jusqu’alors pluvieux et sombre, redevenait serein , et s'illuminait tout à coup des plus beaux rayons du soleil d’automne. Cependant Stéfano Colonna, ne voyant plus son fils, le demandait avec anxiété. Personne n’osant lui rien dire , il pousse son cheval jusque sous la porte, et aperçoit ce cadavre souillé de fange que l'œil d'un père pouvait setd reconnaître en ce moment. A cette vue, il tourne bride machinalement, et s'en retourne saisi d’une telle douleur qu’il n'avait plus conscience de scs actions; mais , après avoir franchi la porte, le souvenir de son fils lui revient avec force, l’idée qu'il peut le sauver encore se présente à son esprit éperdu. Sans prononcer une parole, il rentra dans la ville; mais celte fois il n’en sortit p'us. Atteint par une grosse pierre qu’on précipita sur lui du haut des murs, le cheval s’abatiit , et

sot

CHAI>ITRE XXV.

à peine Colnnna eût-il touché la terre qu'il y fut cloué par les épées et les lances1.

Mort dis quatrï Colossa. — Échauffés par celte première vengeance, les Romains débouchent en tumulte de la porte Saint-Laurent et se jettent dans le flanc de la colonne qui achevait de défiler. Tout ce qui leur tomba sous la main fut passé au fil de l'épée. Déjà démoralisés par la mort des deux Colonna, les nobles cédèrent au premier choc : les mieux montés donnèrent l’exemple, les autres abandonnèrent leurs rangs et leurs armes pour fuir plus vite. La déroute et le carnage durèrent jusqu’à trois heures du soir. On ramassa parmi les morls quatre Colonna et cinq de leurs parents, deux barons de Lugnano et un Frangipani ; Giordano Orsini de Marino et un Gaetani étaient mortellement blessés. Les prisonniers, au nombre desquels étaient le préfet Vico et son fils, furent enfermés dans la grosse tour du Capitole.

Au lieu de profiter de cette victoire qui avait été remportée sans lui , Rienzo ne songea qu'à s’en attribuer l’honneur, il se décora d’une couronne d'argent , monta en triomphe au Capitole, sc compara, dans des discours emphatiques, à Judith venant de tuer Holopherne , et courut en procession à Sainte-Marie-Majeure , quand il aurait dû courir avec l’armée à Paleslrinc ou à Marino. Puis, trois jours après, il révolta par une nouvelle explosion d'orgueil, aussi ridicule que les précédentes, et presque impie , ceux de scs partisans qui lui étaient restés fidèles. Se mettant à la tète de la cavalerie qu’il appelait sacrée, sans doute parce qu’elle recevait double solde, il se rendit à l’endroit où avait été tué Stéfano Colonna, et, descendant de cheval avec son fils, il prit dans le creux de la main un peu de cette boue sanglante, et en souillant le front de cet enfant, il le créa chevalier de la victoire *.

Pendant ce temps, les dames Colonna éplorées, les cheveux épars , et suivies d’une multitude d'amies en deuil et de vassales qui poussaient des lamentations, ensevelissaient leurs morts dans l'église de Saint-Sylvestre in capite, et un fuyard apprenait au vieux Stéfano qu’il n’avait plus ni fils ni petit-fils. Le Priam féodal reçut cette nouvelle avec une effrayante impassibilité. Les yeux attachés à la terre, il demeura longtemps muet, puis levant lentement la tète: «Que la volonté de Dieu soit faite, dit-il ; mieux vaut mourir que de plier sous le joug d’un vilain I » Sa fermeté releva le moral des nobles , et ils reprirent la lutte avec d’autant plus d’ardeur, qu’à mesure que le courage et l’espoir leur revenaient une pusillanimité inexplicable s’emparait du cœur de Rienzo. Aussi timide que la colombe qu’il avait prise pour symbole depuis la victoire du 20 novembre, il s’effrayait de tout. Son esprit troublé enfantait les visions les plus puériles : il passa douze nuits dans l’agitation et l’insomnie parce qu’un hibou venait se percher et jeter son cri lugubre du haut du Capitole. Enhardis par sa faiblesse, les barons conspirèrent dans Rome même. 11 avait cité à son tribunal un palatin d’Altamura nommé Pipino, chassé

*• Non ton üdo de U pittli moi» ternir lutta. Fra lo naso e li tooerbi lutta nna tenais a si irrriMt aptrlora d» parw lo qnado de le foie ilello lupo.... ( Vie originale , rhap. 34. )

*• Jrtlava U lo Tribuno l’ arqua de lo wnguc de Siefaoo e disse : Sorai cotolierl de la VHIcriê. (La aifiue. cb. 37.)

COLA RIENZO

pour sos méfaits du royaume de Naples ; loin d'obéir, l'audacieux banni se retranche, avec cinquante hommes, dans les ruines du cirque de Flaminius , et criant ; Vive le peuple et mort au Tribun/ il appelle aux armes les amis des Colonna.

Chute bb Rienzo. — Rien n'était plus facile que d’étouffer ce mouvement ; il ne s’agissait que d'agir avec vigueur : au lieu de marcher contre le rebelle , Rienzo n’envoya qu'une bannière ou cohorte de cavalerie, de cinq qui étaient sous sa main, et le chef de cette cohorte ayant été tué d’un coup de lance, il se mit à trembler et à pleurer comme un enfant. Ce qui achevait de lui briser le cœur, c’est que la cloche avait beau sonner l'alarme, personne ne bougeait. Non que le peuple voulût délaisser son tribun, mais, un peu refroidi et jugeant plus sainement cette tentative d'insurrection qui n’avait rien de grave , il ne se pressait pas de répondre à l'appel. Rienzo se crut abandonné. Aussi après avoir déploré avec émotion , dans un dernier discours, l'inconstance et l’ingratitude du peuple et s’être démis de son pouvoir, le 15 décembre au soir il monta à cheval , et descendant triomphalement du Capitole, il se retira au château Saint-Ange , d’où il partit quelque temps après pour passer à Naples et disparaître tout à coup.

Les nobles étaient si loin de s’attendre à ce rapide succès qu'ils n’osèrent d’abord y croire : pendant deux jours Rome fut sans gouvernement. Le vieux Colonna, qui avait rallié les bandes féodales , arriva entln à leur tête le 1 7 et rétablit l'ancienne constitution. On élut deux sénateurs pour représenter au pouvoir les deux factions rivales, Bertold Orsini et LucaSavelli, un parent des Colonna. Ces magistrats, finissant la guerre comme elle avait commencé, par des images, se hâtèrent de faire peindre sur le mur du Capitole le tribun et deux de ses amis : représentés dans leur plus fastueux costume, ils étaient pendus la tête en bas, h la grande joie des barons. Ce fut le seul acte éclatant des nouveaux capitaines du peuple. Avec l'administration sans moralité et sans vigueur de la noblesse , tous les abus , tous les excès, tous les crimes du passé étaient revenus. Transformée une seconde fois en caverne de brigands, Rome pouvait comparer le bon État au mauvais Régime. Regardant le triomphe des nobles comme une amnistie, ce ramas de bandits , de malfaiteurs , d'assassins, que la peur de la justice avait chassés, reparut plus funeste et plus audacieux que jamais. On volait, on tuait partout comine autrefois en plein soleil. Gens de la ville ou étrangers étaient , dit Matteo Villani , sur la terre romaine , comme des brebis au milieu des loups '.

La peste de 13A8 vint encore aggraver cet état de choses : cet épouvantable fléau , qui emporta cent mille personnes â Venise , passa moins désastreux sur Rome ; mais , comme en Toscane , il dut coucher dans la tombe le tiers de la population. Les survivants respiraient à peine, lorsque l’année suivante un tremblement de terre, dont la violence ébranla toute lTtalie, compléta l’œuvre des siècles

t. La ciltà rimas* tenu governatore , e cadauno tarera male a uo senno , pero rite non **era luogo tli giosiiaia, e per qoewo U Popoloera in mal* staio, la elltk drntro plena d! malfaitori, fnori per tolio si rnbava, k forwiiert ei Homaui ertoo in lerra dl Roma corne le péroré in’ tupi ( Malien Villani hloria, lit», n, cap. *7.)

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