CHAPITRE IV
le luxe des riches. Et puis on a l’audace de vous appeler maîtres de l'univers , vous qui n’avez rien dans ce monde , vous qui ne possédez pas même sur le sol de votre patrie un toit pour couvrir votre tête pendant la vie , un pouce de terre pour enfouir après la mort l’urne funèbre ! a
A ces paroles, les portiques du Forum faillirent crouler au bruit des applaudissements et des murmures : tandis que la multitude déguenillée et affamée hurlait de joie , les riches et les usuriers frémissaient de colère. Comment ! on partagerait nos maisons, nos terres, nos arbres! Les mains sales des plébéiens viendraient déchirer les testaments de nos pères ! Les dots de nos femmes , les héritages de nos enfants , il faudrait les voir dévorés par ces prolétaires avides !... Non , périssent plutôt cent fois le tribun et sa loi ! Et prêts à se porter aux dernières violences , les riches , entourés d'une masse épaisse de clients et de colons accourus en foule des municipes ruraux pour défendre la terre contre le citoyen de la ville , occupaient, dans l'attitude la plus hostile , un côté du Forum , tandis que de l’autre ondulaient les vagues non moins irritées de la plèbe de Rome.
On allait en venir au vote et aux mains sans doute en même temps , car Tibérius avait lu sa loi qui, rappelant celle de Licinius, ordonnait, moyennant indemnité , le partage de toutes les terres ayant autrefois appartenu au domaine public , lorsque les riches se précipitant avec leurs clients vers les tables tribunitiennes , enlevèrent les sitellœ : c’étaient les urnes à bouche étroite où les pauvres jetaient leurs suffrages. Les patriciens les ayant emportées de force , il fut impossible de voter ce jour-là : mais le lendemain , les pauvres étaient sur le point de prendre leur revanche au scrutin , au moment où le veto fatal tomba des lèvres d'un tribun. Acheté par les riches , Octavius donnait pour la première fois , à Home , le spectacle d’un chef quittant les siens pour passer dans le camp ennemi. Devant un tel scandale, le peuple se souleva d'indignation, et Tibérius, après avoir essayé inutilement de toucher au nom de l'honneur, de la patrie et de l'amitié ce cceur refroidi au contact de l'or, n'eut qu'à dire un mot dans les comices pour le faire chasser du tribunal. On vota la loi , et trois commissaires , Tibérius Gracchus , Appius son beau-père et son frère Caïus, furent nommés pour procéder, sous le nom de triumvirs diviseurs, au partage des terres.
Les r*TRiciBss jiREirr si perte. — Ce n’était pas là une petite tâche : l'usurpation du sol datait de plusieurs siècles, et plus on remontait vers le passé, plus il était difficile de se guider dans ces ténèbres. Le tribun , toutefois, y marchait d'un pas si ferine que les riches virent bientôt qu’il n'y avait qu'un moyen de l’arrêter, la mort. Ils avaient essayé déjà de l'employer, ce moyen, qui pouvait seul calmer leur terreur et leur soif de vengeance , mais le soldat de Numance était sur ses gardes, et les assassins reculaient devant le dolon , ou bâton à dard , qu’il portait caché sous sa robe. Il fallait en finir pourtant avec ce niveleur de 131 ; il fallait, en rendant sa bouche muette, briser cette éloquence qui était, au dire des nestors de l'aristocratie, une épée dans les mains d'un furieux. Tous les jours la situation empirait pour les
LES GRACQUES
CA
privilégiés ; car tous les jours Gracchus faisait faire un pas de plus au |>eup!e vers l'égalité ! Qu'il fût réélu , et la cause des riches était gravement compromise ; car il avait le temps d'achever son œuvre. Les patriciens, qui le sentaient, saisirent celte occasion pour accomplir leur sanglant projet. Les tribus assemblées, ils excitent d'abord un grand tumulte dans les comices en criant et faisant crier par leurs clients : «Justice ! justice ! Cet homme viole toutes les lois ! Nul citoyen ne peut être tribun deux ans de suite ! a
Au lieu de mépriser ces cris et de passer outre, Tibérius Gracchus, trop accessible comme tous les hommes de Forum aux scrupules de la légalité, renvoya l’élection au lendemain. Ce fut une grande faute. Les citoyens auxquels on avait distribué des terres étaient tous accourus à Rome, afin de lui porter leur vote; mais comme ils avaient quitté leurs moissons à moitié coupées, ils s'en retournèrent et ne revinrent pas.Vêtu d'une robe noire et tenant son enfant par la main , Tibérius, qui commençait à voir le danger, se mit alors à supplier les pauvres de la ville. Ceux-ci, émus jusqu’aux larmes, se pressent aussitôt en foule autour de lui et l'accompagnent jusqu'à sa maison, où il arriva suivi d’un cortège immense. Les plus zélés y campèrent pour le défendre au besoin. Jusque-là tout semblait favorable au tribun ; mais au lever du soleil les choses changèrent de face. Comme tous les peuples enfants, les Romains courbaient passivement la tète sous le joug des superstitions religieuses. C’est par ce côté faible que les riches attaquèrent le peuple. Dès qu'il se fut précipité dans la vaste cour du temple de Jupiter Capitolin où se tenaient les comices, l'augure arriva portant les poulets sacrés. U jeta du grain devant la cage ; mais à la grande consternation de la multitude, aucune de ces volailles sacerdotales ne bougea : l'augure eut beau les inviter et les secouer, un seul poulet sortit un instant ; mais après avoir levé l'aile gauche et étendu la cuisse, il rentra dans sa cage, sans toucher au grain.
Mactais raisACEs. — Impossible de peindre le trouble du peuple à ce présage, assez facile à expliquer pourtant quand on songe que les nobles exerçaient toutes les fonctions sacerdotales, et que le chef du complot était ce jour-là le souverain pontife lui-méme. Des amis se détachent et courent tout piles annoncer le prodige à Gracchus. Le tribun se souvient alors que des serpents ont été trouvés quelques jours auparavant entrelacés sur des œufs dans son casque; il frémit et sort à demi vaincu par cette double jonglerie des augures. Pour achever de démoraliser ses partisans, le hasard vint en aide aux prêtres. Comme il sortait précipitamment, dans sa distraction il heurta du pied le seuil de la porte; tous baissèrent la tète , convaincus à ce dernier avertissement des dieux qu'ils marchaient à quelque catastrophe. Telle était leur disposition d’esprit, lorsqu'en tournant la rue ils aperçurent des corbeaux qui se battaient sur un toit, et qui en agitant leurs ailes firent rouler une pierre à deux pas de Gracchus : les plus braves s'arrêtèrent terrifiés. Tibérius lui-même, partageant leur effroi superstitieux , allait rebrousser chemin ; mais un de ses amis, plus éclairé et qui avait le cœur plus ferme, Dlossius de Cumes, le prenant