‹ Rome ancienne et moderneChapitre 35 sur 428 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

par le hras : « Quoi ! lui dit-il, Tibérius, fils de Gracchus, petit-fils de Scipion l'Africain et le libérateur du pauvre, va rester sourd à la voix de ce peuple qui l'appelle en lui tendant les bras, parce qu'il a peur d’un corbeau !... a

< Non, s'écria le tribun riant lui-même de ce moment de faiblesse ; au Capitole ! » Le peuple l’y attendait avec impatience, et malgré le présage, du plus loin qu’il vit son tribun bien-aimé, il le salua des plus vives acclamations; c'est sur les bras d'une foule frémissante de joie et d'enthousiasme qu'il parvint à son tribunal. Cruelle ironie de la fortune , qui ne prodigue jamais de plus doux sourires qu'au moment où elle nous fuit ! Quand on voulut appeler les tribus pour donner leur suffrage, la presse était si grande dans la cour du temple de Jupiter, les rangs de la multitude si épais, qu'on ne put rien faire de bon, à cause du pêle-mêle et du tumulte causé par ceux qui, étant poussés à la porte par le flot des nouveaux venus, repoussaient ceux qu'on jetait sur eux, et entraient les uns sur les autres. Dans cette confusion, un sénateur, ami du tribun, Fulvius Flaccus, étant monté sur un lieu éminent, d'où il pouvait être vu de toute l’assemblée, fit signe de la main (car dominer le bruit de cette foule agitée comme une mer qui monte, eût été impossible ) qu'il voulait parler à Tibérius. Les rangs s'ouvrent pour lui donner passage, et Fulvius arrivé après une longue lutte, et le front ruisselant de sueur, au pied du tribunal, avertit son ami que les nobles et les riches s'étaient tous portés au sénat , réuni à côlé dans le temple de la Foi, et que là, n’ayant pu réussir à entraîner le consul dans leur complot, ils venaient de se déterminer à se passer de son concours, et à l’assassiner eux-mêmes aidés de leurs clients et de leurs esclaves.

Le sénat l’accuse d'aspirer a la rotacté. — A cette nouvelle, ceux qui étaient auprès du tribun roulèrent leur robe autour de leur ceinture, et rompant les faisceaux des licteurs, s’en partagèrent les baguettes pour s'en servir à repousser les nobles. Épouvantés de ces préparatifs de guerre civile, les autres tribuns quittent leurs bancs et vont se perdre dans la foule, les prêtres se bâtent de fermer les portes du temple de Jupiter Capitolin, et les amis de Gracchus, répandus çà et là sur la place, lui crient de toutes parts : «Nous sommes prêts, que faut-il faire?...» Tiliérius, dont la voix n'aurait pu être entendue de tous dans ce tumulte, toucha sa tête de la main pour donner le signal convenu la veille s'il fallait combattre. Ce geste, bien innocent en lui-même, fut son arrêt de mort. Les émissaires des riches étant accourus au temple de la Foi , annoncèrent tout émus au sénat, que Tibérius demandait le diadème, car il avait montré sa tête au peuple. Le sénat ne cherchait qu'un prétexte, il s'empara sur-le-champ de celui-là, malgré son absurdité, et résolut de faire un champ de bataille de la place sacrée des comices. Un vote tumultueux où éclatait toute la colère des riches décrète la guerre civile. Mais pour la faire , il fallait le concours du consul. Celui-ci le refusa. Homme juste et modéré, Scævola répondit , quand on lui ordonna d'armer les légions , qu'il ne servirait jamais d'instrument aux vengeances d’un parti, et ne déshonorerait pas la dignité consulaire en trempant ses faisceaux dans le sang d'un peuple désarmé.

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LES GRACQURS.

Mort dz Tiaéniis Gracchus. — Alors Scipion Nasica, souverain pontife, et le propre cousin de Tibérius, se levant comme un furieux : o Puisque nous sommes trahis par nos consuls, que ceux qui aiment la République et veulent soutenir les lois me suivent, » dit-il ; et se couvrant la tête d'un pan de sa robe, il marche droit au Capitole. Sénateurs et riches couraient sur ses pas, a la tète de leurs clients et de leurs esclaves armés de hâtons. Personne n'osant s’opposer au passage du souverain pontife et des princes du sénat , ce rassemblement fend la foule , écartant les pauvres à droite et à gauche, à coups de bâtons, et foulant aux pieds ceux qui tombent. Tout le monde prend la fuite : les bancs brisés dans le tumulte arrêtent Tibérius qui, ayant laissé sa robe aux mains d’un patricien, se sauvait en tunique. Il tombe, et cet accident donne aux conjurés le temps de le rejoindre. Comme il se relevait, deux de ses collègues qui, jaloux de sa popularité, le poursuivaient avec le plus d'acharnement, Publius Sntureius et Lucius Itufus, le frappent à la tète avec le pied d’un banc et l'abattent. Son cousin l’achève. Trois cents de ses partisans périrent assommés à coups de bétons et de pierres dans cette bagarre. Puis quand on eut traîné avec les crocs des gémonies ces cadavres au Tibre, tué ou banni tous les partisans de Gracchus, et cloué son meilleur ami dans un tonneau rempli de vipères, l’assassin Nasica rendit grâces aux dieux, et lit purifier avec l’eau lustrale l’enceinte souillée de sang, et jusqu'è ce jour inviolable, du Capitole.

Mais Gracchus mort, tout ne fut pas fini. En jetant son cadavre au Tibre, on n’avait pas pu y jeter sa loi : elle était toujours là, se dressant sinistre et menaçante contre les riches, comme l’ombre du tribun. Le peuple, qui se laisse bien désarmer par surprise, mais qui oublie moins facilement qu'on ne pense, le premier moment de terreur passé, en revint avec plus d’ardeur à sa haine contre les patriciens. Il se montra même si violent contre ceux qui avaient trempé dans le complot du Capitole, et en particulier contre Nasica, le meurtrier de Tibérius, que le grand pontife, malgré sa pourpre sacerdotale sur laquelle on ne voyait plus que le sang du défenseur des pauvres, fut forcé de reculer devant sa colère. 11 alla mourir en exil à Pergame. Mais moins apaisés qu'enhardis par cette demi-expiation, les pauvres continuèrent & réclamer avec énergie le maintien et l’exécution de la loi Licinia. Durant huit ans, et tandis que soixante mille esclaves , guidés par un des leurs, Eunus le Syrien, combattaient et mouraient glorieusement en Sicile pour la même cause qui s’agitait au Forum, la liberté humaine, les tribuns Crassus, Carbon et Labéo, prenant l'aristocratie à la gorge, la forçaient de céder au peuple tout le terrain gagné sur lui par l'assassinat. Les patriciens se cachant derrière le paludamentuin triomphal du Scipion qui avait détruit Carthage et Numance, essayèrent de ressaisir l'avantage en armant ce général plein de haine et de mépris pour le peuple, du pouvoir sans bornes de la dictature. Mais la veille de l'élection, pendant que le sénat en corps, suivi de la foule des mêmes clients qui avaient tué Tibérius, le reconduisait chez lui, remerciant d'avance par cet honneur inusité le défenseur de l’aristocratie , sa femme Sempronia brûlait de l’encens nu pied de l’image de la patrie. Scipion ,

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qui n’en était pas aimé et qui ne l'aimait pas, car elle était laide et stérile, passa devant l'autel des dieux domestiques sans tourner la télé , et ne vit point qu'il était paré d'asphodèles et de pavots, fleurs consacrées aux morts, Sempronia pria longtemps devant ces images ; plusieurs fois elle invoqua le souvenir de Gracchus, son frère chéri , plusieurs fois ses larmes baignèrent des tablettes qu'un esclave venait de lui remettre en secret de la part de Fulvius, le sénateur ami des pauvres. Enfin, quand la lune, disparaissant derrière l'Aventin , cessa d'éclairer les dieux domestiques, allumant une lampe et se couvrant de son voile, elle alla ouvrir une porte par laquelle entrèrent trois hommes que personne n’aurait pu reconnaître, car ils avaient la tète enveloppée de leurs robes, et elle les conduisit sans dire un mot à la chambre de Scipion. Le lendemain, le futur dictateur fut trouvé mort dans son lit.

Caîus Gracchus. — Le sénat nommait hautement les coupables , mais il eut beau les montrer au peuple, le peuple ferma les yeux pour ne pas voir, dit-on, parmi eux le frère de son tribun bien-aimé, Caîus Gracchus Caîus n’avait que vingt-un ans à la mort de son frère. Sa grande jeunesse le sauva et lui servit de voile pour cacher sa douleur: affectant une légèreté qui n’était pas dans son âme, il ne parut occupé d'abord, au grand scandale du parti populaire, que des plaisirs de son âge. Bientôt, les vieux plébéiens, dont l’espoir s’était vaguement porté sur lui, le virent avec indignation s’éloigner du Forum , et agir comme s’il n'avait en vue qu’une vie oisive et paisible. Mais ce n’était qu'une feinte habile pour endormir les soupçons du sénat; tout à coup, ce jeune sybarite, qu’on avait cru étendu pour toujours sur le lit moelleux des festins , se redresse d’un bond, foule aux pieds sa couronne de roses, et va déployer la plus brillante valeur aux armées. Il avait alors vingt-sept ans ; il en passa trois en Sardaigne, remplissant l’office de questeur; puis, ce terme expiré, il se dérobe de l’armée où les nobles , qui l’avaient enfin deviné, voulaient le retenir au delà du temps de son service, et vient à Rome briguer le tribunat.

Jamais candidature n'excita plus de mouvement. Les pauvres, qui avaient reconnu en tressaillant de joie la grande parole et la fière éloquence de Tibérius lorsqu'il repoussa , aux acclamations d'un peuple immense , les accusations patriciennes au sujet de son départ et du soulèvement de Frégelles, les pauvres l'acceptaient avec enthousiasme pour chef, et les riches, entraînés de nouveau vers les réformes par ce courant irrésistible de popularité, baissaient la tête avec rage et se croyaient revenus aux jours d’angoisse de 131. Comme avant la mort du tribun, l’opulence et la misère, soutenues par des masses également passionnées, également ardentes, également impatientes d’en venir aux mains, se trouvaient en présence à Rome.

CoRüéuE. — Quel que fût l'intérêt qu'inspirait aux deux partis le renouvellement de la lutte , il y avait pourtant à vingt milles du Forum une femme dont le cœur battait plus vivement encore à l'idée des malheurs que cette lutte pouvait amener, c’était la mère de Caîus, retirée au cap de Misène. Cornélie, l'honneur des femmes de son temps, le type le plus beau de la matrone romaine, l'idéal le plus noble et le plus pur de la mère de famille antique, n’avait pu apprendre sans effroi les projets

LES ORACQUES, M

du '«ul Tils qui lui restât. Le voyant courir au destin de son frire, ses entrailles maternelles s'émurent ; elle traça sur la cire de ses tablettes et lui envoya ces lignes louchantes :

« Mon fds, vous ne partagez plus avec personne le cœur de votre mère. Tibérius mort, hélas! vous voilà le seul objet de mon espoir et de mes craintes. L'esprit de vengeance a perdu votre frère; voulez-vous qu'il vous perde aussi!... Puissent les dieux détourner ce funeste présage ! Mais je vous vois toujours victime de la même passion. Non que je ne comprenne bien la douce joie que vous auriez à l'âme en vengeant le meurtre d'un frère ; à peine pourrais je moi-mème me défendre d'ètre sensible à ce triste plaisir. Mais mon effroi arrête ces premiers transports d'une passion imprudente ; l'idée du salut de ma patrie est encore plus forte en moi que celle de la perte de mon fds. Ah ! Caïus , souvenez-vous que le même coup porté à lu patrie percera le sein de votre mère!... car vous succomberez sous la témérité de l'entreprise : je vous perdrai et vos ennemis resteront! Mère infortunée! quoi qu'il arrive, le sang du combat que vous allez recommencer coulera sur mon cœur!... b

Caïus Gracchus , dont le caractère était de bronze , ne répondit que ces mots à sa mère :

a Cette nuit mon frère m’est apparu en songe , et , touchant sa tête sanglante, il m'a dit : — Caïus, pourquoi différer si longtemps!... tu sais bien que lu dois me suivre. Une même vie et une même mort nous ont été marquées par le destin : il a dit que nous péririons tous deux pour le peuple ! b

« Fils ingrat ! fils rebelle ! écrivit alors Comélic ; après les meurtriers de votre frère je n'ai point d'ennemi plus cruel que vous ! Devais-je croire que le seul fils qui me reste empoisonnerait de chagrins le peu de jours que j'ai encore à vivre!... Malheureuse ! je ne puis accuser de votre rébellion que ma folle indulgence pour vous. Quel spectacle osez-vous me préparer! la ruine de la République qu'il me faudra voir avant de mourir. Réfléchissez , Caïus : notre famille a déjà fourni assez de scènes tragiques ; attendez pour briguer le tribunat que je sois descendue dans la nuit du tombeau. Au milieu de vos malheurs vous invoquerez alors , mais en vain , les mânes de votre mère! C'est pendant qu'elle est sur la terre qu’il faut lui obéir! O grand Jupiter! ne permets pas que mon fils persiste dans un dessein qid va le perdre luimême avec sa mère et sa patrie !

Caïcs Gracchcs tribcx oc PEipLE. — Caïus persista et, malgré l'opposition furieuse des riches, il fut porté au tribunat par une immense majorité. Le jour do son élection , ceux qui avaient droit de suffrage affluèrent en telle quantité de tous les points de 1'Italie, que c’était comme une inondation d'hommes : Rome se trouva trop petite pour loger cette midtitude , et le Champ-dc-Mars trop étroit pour la ; contenir. Il fallut que des milliers île citoyens donnassent leur vote du haut des toits. Qu'on juge par cet enthousiasme des espérances du peuple et du silence qui se fit autour de la tribune quand le nouvel élu y monta. Pour marquer hardiment son point de départ et son but, Caïus commença par y dresser le cadavre de son

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