CHAPITRE IV
frère tout ruisselant des eaux du Tibre , et quand il vit son auditoire frémir de colère devant cette image chérie , il tonna contre ses meurtriers et se plaignit de l'inditférence du peuple qui les laissait impunis.
« Nos ancêtres, disait-il, déclarèrent autrefois la guerre aux Falisques pour venger Génucius, tribun du peuple, qu'on avait seulement insulté; ils condamnèrent à mort le patricien Véturius parce qu’il avait refusé de se ranger pour laisser passer un tribun dans la place, et ces hommes, ajouta-t-il en montrant les nobles, ont assommé devant vous, à coups de bétons, mon frère Tibérius. Us ont traîné son cadavre par la ville , depuis le Capitole jusqu’au Tibre , où il a été précipité. Tous ceux de ses amis qui sont tombés entre leurs mains ont été mis à mort sans aucune forme de justice. Cependant, c'est une coutume de tout temps observée à Rome, qu’un citoyen n'y peut être jugé criminellement avant , s'il refuse de comparaître , que la trompette ait sonné deux fois devant sa porte. Jamais, avant cet appel, les juges n’ont condamné personne à mort, tant ces hommes sages , nos pères, avaient de la retenue et de la précaution dans leurs jugements quand il s’agissait de la vie d'un citoyen ! »
Il demande la loi agraire. — Après qu’il eut bien passionné le peuple par ce discours , car il avait la voix si forte et si sonore qu'elle remplissait le Forum et roulait jusqu’aux derniers bancs , il proposa deux lois : l'une portant que tout magistrat déposé par le peuple ne pourrait plus exercer aucune charge , et l’autre qui ordonnait que les magistrats qui auraient banni un citoyen sans lui faire son procès dans les formes légales seraient jugés par le peuple en dernier ressort. La première de ces lois dégradait le tribun Octavius que Tibérius avait déposé, et l’autre frappait Popilius qui , étant préteur, avait banni les amis de Gracchus sans jugement. Octavius obtint sa grâce: le tribun la donna, selon son expression, aux prières de Cornélie ; mais Popilius fut forcé de sortir de Rome. Après ce succès il rendit cinq plébiscites qui tous avaient pour but de relever l'influence des pauvres et d'abaisser l’aristocratie. Le premier confirmait la loi agraire et en étendait le bénéfice aux alliés; le second prescrivait de fournir des habits aux légionnaires sans rien retrancher de leur solde, et défendait l'enrôlement des citoyens âgés de moins de dix-sept ans; le troisième accordait le droit de suffrage aux alliés italiens; le quatrième diminuait le prix du blé en faveur des pauvres , elle cinquième enfin , frappant le sénat au coeur, associait trois cents chevaliers à scs trois cents membres, et dépouillait l'ordre des patriciens au profit de l'ordre équestre, de pure origine plébéienne, du droit de rendre la justice.
Nouvelles réformes. — Le vaillant tribun ne se borna pas à ces réformes. Investi tout à coup de l’autorité souveraine par la confiance du peuple , qui le chargea même de désigner les nouveaux juges, et par l’apparente résignation du sénat qui l'admit à ses délibérations, il profita de cette dictature démocratique pour donner au gouvernement une impulsion vigoureuse et ne tendant qu’au bien public. De nouveaux plébiscites décrétèrent l’envoi de fortes colonies plébéiennes dans les
LES G RACQUES.
villes détruites, l'établissement et la réparation des voies romaines, et la construction de greniers publics. Telle était son activité , qu'il voulut présider lui-même & l'exécution de ces grandes choses, ce qu’il fit sans jamais succomber sous le poids du travail et sans cesser de déployer une intelligence, une présence d'esprit et une ardeur que ne pouvaient s’empêcher d'admirer tout bas ses ennemis eux-mêmes. Quant au peuple , il était charmé de voir son tribun toujours suivi d’une foule d'entrepreneurs, d’ouvriers, d'étrangers, de centurions, de soldats, de lettrés, avec lesquels il s’entretenait familièrement, conservant toujours un maintien grave et digne malgré sa douceur et sa politesse , et pliant son génie au caractère et à la conversation de chacun. Grâce à son lèle , ces voies, dont l’incurie ou l’avarice des censeurs avait laissé briser par les torrents les larges rayons, recouvertes à nouveau de ciment et de dalles, reprirent leur solidité et leur aspect monumental. Les ponts, minés par le temps ou détruits dans les guerres , manquaient presque partout ; il les rétablit. Les sillons creusés par l’envahissement des ruisseaux furent aplanis^ les marais comblés ou franchis par des arcades indestructibles , et Rome put étendre ses vingt bras gigantesques, qui touchaient à tous les points de l'Italie, sans les voir, comme auparavant, arrêtés par les ravins et les fondrières.
Le3 voies publiques magnifiquement réparées, et ornées de mille pas en mille pas de colonnes qu’on nomma milliaires pour marquer la distance, et de pierres posées de champ pour aider les voyageurs it monter à cheval sans le secours de l’esclave axarole qui remplissait cette fonction , l’étrier n'étant point inventé , Caius traça d’autres branches secondaires qui venaient se rattacher de toutes parts à la voie principale , afin de favoriser l’exploitation des terres données aux pauvres. Par ce dernier bienfait qui portait le rayonnement de la civilisation dans les districts les plus sauvages, et semait enfin la vie dans les solitudes désertes de l'Étrurie, de la Sabine et du Latium , Caïus s’acquit â jamais la reconnaissance des pauvres et la haine envieuse des riches. Pour détruire cette popularité, qui s'élevait aussi rapidement que le Tibre lorsqu’une crue cnfic ses eaux jaunâtres , ceux-ci s'avisèrent d’un singulier moyen.
Toutes les fois que dans une assemblée ou dans un corps un homme apparaît qui domine les autres par le génie ou le talent, mille haines cachées, mille passions jalouses, rampent dans l’ombre sur les pas de cet homme. Inexorable dans son envie, la médiocrité est toujours prête à se venger, par la calomnie ou l’assassinat , de la gloire qui marche en pleine lumière, quand elle ne peut, elle, s'arracher à l'obscurité. Nous avons déjà vu que ceux qui portèrent le premier coup à Tibérius étaient deux de ses collègues, désespérés de voir que le peuple les comptait pour rien à côté du grand tribun. En 121 , comme dix ans auparavant, le sénat trouva des complices sur ^ le banc même du Tribunal. Livius Drusus, un de ces hommes secondaires qui paraissent éloquents lorsque les bouches d’or ne parlent pas, inclinait, quoique plébéien, vers le parti des riches où l’entraînait son opulence. Ceux-ci eurent donc peu de peine à le gagner a leurs desseins -• l'intérêt l'avait rapproché d'eux, la vanité blcsséo