CHAPITRE IV
le leur livra. Une fois d'accord , le tribun transfuge et le sénat se mirent à combattre Caïus avec ses propres armes et à engager une lutte de popularité. Gracchus avait proposé de fonder deux colonies , et le sénat s’était répandu en plaintes et en murmures ; Drusus proposa d’en fonder douze, et le sénat approuva et applaudit. Caïus, en distribuant les terres aux pauvres, imposait une redevance aux nouveaux propriétaires, et le sénat, se prétendant dépouillé, criait à l'injustice! Drusus annula cette redevance et affranchit le peuple de tout impôt, et le sénat battit des mains en criant à l'équité ! Lorsque Caïus fit accorder le droit de suffrage aux alliés d’Italie, le sénat prit le deuil ; il orna de fleurs les autels quand Drusus rendit un plébiscite qui interdisait aux consuls de condamner aux verges un soldat allié. Il est vrai que le tribun défectionnairc avait grand soin de dire, en proposant ses lois, qu'il agissait de concert avec le sénat toujours plein d'amour pour le peuple.
Le ricru l'abandonne. — Ce pauvre peuple, que son intelligence inculte et fourvoyée par l’égoïsme égare si souvent, donna tôle baissée dans ce piège grossier. Tout occupé d’applaudir son flatteur, il laissa partir, sans tourner la tête , Caïus pour Carthage, où il conduisait une colonie de six mille hommes, et quand il revint, au bout de deux mois et demi , à peine s'il le reconnut. L’indifférence avait succédé si vile k l’enthousiasme , que lorsque ce père des pauvres , adoré et déifié presque naguère, brigua pour la troisième fois le tribunat , ses collègues ne craignirent pas de l'exclure en escamotant les voles. On ne crut pas h cet échec . mais on le souffrit. Voyant dès lors qu’ils pouvaient tout oser, les riches ne perdirent pas de temps. Le consul Opimius, cet autre Nasica, après l’avoir harcelé quelques jours sur la colonisation de Carthage , et s’étre bien assuré de la léthargie du peuple , annonça tout il coup l’intention de casser solennellement les lois de Caïus. Reculer n’était plus possible, il fallait défendre son œuvre ou périr avec elle : Caïus accepta le combat , mais dans des conditions qui présageaient déjà une défaite.
Il allait lutter en effet contre une faction qui a toujours regardé la violence comme le meilleur moyen de succès, et qui n'est arrêtée par aucun crime. En regardant le Tibre il pouvait deviner le sort qu’on lui réservait vaincu, et il devait tout faire pour être vainqueur. Malheureusement, comme tous ceux qui, habitués à faire ou à interpréter les lois , leur prêtent une grande puissance , il se croyait aussi couvert d'un bouclier impénétrable par ces plébiscites que la foule avait volés d’enthousiasme, et il ne voyait pas que la légalité devant la force c’était une feuille de papyrus devant une épée nue. Dans scs idées fausses du pouvoir de la loi et de l’autorité tribunitienne, il ne sut pas entrer dans cette lutte suprême, à laquelle il aurait du se préparer depuis le premier jour de son élection, avec l’audace et la décision nécessaires. Son ami Fulvius, qui voyait mieux la situaiion, arma ses clients et ceux de ses anciens légionnaires qui voulurent bien le suivre , et s’empara du Capitole. Il était là depuis l’aube , quand le consul vint y sacrifier à Jupiter. On dit que le victiinaire qui portait les entrailles du taureau, en passant à côté des Fulviens, leur jeta ces paroles : o Place , méchants citoyens que vous êtes ! place aux gens de bien ! »
LES G1IACQUES
Lotte tes deux ordres. — Irrité de cette insulte , un des amis de Fidvitts frappe le victimaire d'un coup de poinçon et le lue. Le consul accourut aussitôt avec les siens; mais un orage épouvantable, éclatant sur le Capitole, dispersa les deux partis sous les torrents de pluie et les éclairs. Le lendemain , le corps du victimaire, ntis sur un lit de parade , est porté lentement de la place à la porte de la Curie. Tous les sénateurs sortent avec empressement , comme s'ils avaient ignoré l’événement de la veille , et se mettent & pousser des cris de douleur et des lamentations d'autant plus grandes qu'elles étaient moins sincères. Cette affectation , toutefois, était trop forcée et manqua son but. En voyant ces mômes riches qui avaient massacré son noble tribun, l'honneur de Home, au môme endroit, et qui l'avaient traîné d'un oeil sec dans le Tibre, venir verser des larmes hypocrites sur le misérable victimaire dont ils ne prisaient pas la vie une obole, le peuple sortit de son sommeil ; il comprit enfin, mais trop tard, la faute qu’il avait faite de se laisser prendre aux perfides caresses du sénat , et tandis qu’Opimius , investi du droit de tout oser par la formule caveat consul, ordonnait à tous les patriciens et aux chevaliers de se retrouver le lendemain, au lever du soleil , sur le Capitole, avec leurs cuirasses et leurs épées , et d’amener chacun deux esclaves, lui se reprochait amèrement d'avoir abandonné son dernier défenseur. A ce moment Caïus quittait le Capitole. En passant devant la statue de son [1ère, il la regarda longtemps en silence; puis, laissant couler quelques larmes, il continua son chemin.
Ému jusqu'au fond du coeur, de ce langage muet qui semblait lui reprocher son ingratitude, le peuple sentit renaître tout son amour pour ce grand homme, et, se précipitant en foule sur ses pas , il l’escorta jusqu'à sa maison située au bas du Palatin. Ce fut une lugubre nuit : silencieux et graves comme s'ils eussent prévu sans pouvoir la fuir la calamité du lendemain , les plus dévoués de ses partisans veillaient devant sa porte et se relevaient tour à tour, comme au camp , pour se reposer. Dans les palais des sénateurs on fourbissait des armes, on excitait, avec de l'or, l'ardeur des archers Cretois, et chez Fulvius, le véritable général des plébéiens , le vieux falcme et le cécube ruisselant à flots, énervaient d’avance, dans l’ivresse, la vigueur des anciens légionnaires. Au point du jour, tous s'éveillent péniblement aux cris des amis de Gracchus et courent en tumulte occuper l’Aventin. Deux fois cette montagne avait porté bonheur au peuple, mais dans des circonstances bien différentes. En 593 et en 449, le sénat qui voyait briller les lances et les plumes rouges et noires des légionnaires sur les pentes du mont Sacré, avait senti que là était la force et accordé tout ce qu'on voulait; mais en 121, n'apercevant sur la colline de Rémus qu'un rassemblement confus et armé à peine, il fut inflexible, et repoussa avec dédain le fils de Fulvius, un enfant de douze ans, qui le caducée à la main et courbant humblement sa belle tôte blonde, venait parler de paix.
Caïcs appelle les esclaves a la liberté. — Alors , des degrés de ce temple de Diane, dont Fulvius se proposait de faire son Capitole, Caïus jeta un cri qui devait lui amener sur-le-champ une armée : Liberté aux esclaves !... C'était trop tard, les
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