CHAPITRE XXIX
heureuse Rome , Dieu y joignit un autre fléau. Ces hordes féroces étaient frappées d'un tel aveuglement et poussées par un amour si effréné du mal , qu'après avoir consommé tous les vivres que renfermait la ville, elles accueillaient par de mauvais traitements et des voies de fait ceux qui en amenaient au marché. Écartés par ces violences, les contadiai cessèrent d'approvisionner Rome, et tout manqua à la fois. Le soldat fut réduit à manger les chevaux, les bêtes de somme, les chiens et jusqu’aux rats des maisons. Le bas peuple vivait de racines, d'herbes, d'aliments immondes à peine suffisants pour l'aider à se soutenir. Hâves, exténués, chancelants, ces malheureux ne ressemblaient plus à des hommes, mais à des spectres sortis du tombeau. La famine ne tarda pas à engendrer la peste. 11 n’y avait pas une rue à Rome qui ne fût encombrée des pestiférés morts ou de mourants qui appelaient la mort avec des cris et des hurlements désespérés pour qu’elle mtl un terme à leurs souffrances. Bientôt la contagion passa du peuple aux soldats ; elle s’avançait de rue en rue , de maison en maison, et gagna Rome en un clin d’œil, aussi rapide que l’étincelle qui, tombant sur un feu d'artifice, en embrase & la fois toutes les pièces1.
Le carouul Pompeo Couneu.— Qu'on juge de la douleurde Clément VII au milien de ces calamités. Humilié par la comparaison de sa grandeur passée avec son abaissement présent , il tournait vers le ciel ses yeux pleins de larmes, et se frappait la poitrine en répétant ce verset du Psalmiste : « Mon Dieu, j'ai espéré en toi; no m'abandonne pas à la furie de mes persécuteurs, et délivre-moi. s II dut faire alors d’amères réflexions sur les inconvénients du rôle temporel des papes : s’il n'eût quitté, en effet, la chaire de saint Pierre pour se mêler d'entreprises politiques et courir aux champs de bataille, cette tempête affreuse n’eût point éclaté sur sa tête. C’était pour la seconde fois qu’en sortant , au mépris de la loi divine , du cercle exclusivement religieux que Jésus-Christ traça autour des apôtres , les papes attiraient sur Rome la dévastation et la mort. En 1084 , l'obstination de Grégoire VH dans sa lutte contre l’empereur Henri IV amena le sac de Robert Guiscard; en 1527, l'obstination de Clément dans sa lutte contre Charles-Quint amenait celui de Bourbon. Quatre cent quarante-trois ans d’expérience et de dures leçons n’avaient rien produit : la même tradition aveugle régnait au Vatican , et les mêmes fautes enfantaient les mêmes désastres.
Un mois après la prise de la ville revint le cardinal Pompeo Colonna , l’ennemi personnel du pape. Ce dernier devina son arrivée en voyant, du haut du château Saint- Ange, sa vigne du Monte-Mario, qu'il avait embellie avec tant de soin, livrée aux flammes. Le malheur rend l'homme plus juste : «Pompeo, dit le pape en se tournant vers les cardinaux, me paye aujourd'hui une vieille dette. J’ai fait brûler ses châteaux dans la campagne de Rome : il brûle à son tour ma vigne. » Cet incen-
1 . Comindô a stenderc di casa in eau o di strada Lu strada U suo veleito corne si vpggiatno per le pubbliclte festc stendorsi il faoeo suila polvere ebe a peiu tocca una scintilla suta quasi in un niomcnto tutti gli niortaicui o tuasti p-reudono la ftanmia... (Le même , p. 2 JO.)
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ilie fut le dernier. Le cardinal Colonna était venu pour insulter ii la chute de son ennemi; mais, à la vue des misères de la ville, le patriotisme étouffa sur-le-champ sa haine. Il pleura, se maudit lui-même d’avoir contribué aux malheurs de sa patrie, et ne songea plus qu'à les réparer. Son intimité avec l’Empereur lui donnait un grand pouvoir : il en profita ]>our arrêter le désordre. Ouvert à deux battants , son palais se remplit aussitôt , de la cave au toit , de femmes arrachées aux brutalités du soldat. Il rachète les prisonniers; dans les mains des malheureux qui avaient échappé à la famine et à la peste , il vide sa bourse ; amis ou ennemis ont une part égale à ses bienfaits : il ne voit plus que des concitoyens. Puis, quand tout le monde le bénit, il vafrap|ier au château Saint-Ange.
Lb Pare capitule. — La situation du pape était des plus critiques. On bloquait si étroitement le château, qu’un jour des reltres ayant surpris une vieille femme au moment où elle essayait d’y faire passer quelques laitues, ils la pendirent au bord des tranchées. Us tuèrent aussi à coups d’arquebuse des enfants qui cueillaient des herbes pour les mettre dans un panier tiré du haut des bastions avec des cordes. Rien ne pouvant pénétrer dans le fort ; les vivres y manquèrent bientôt. Le pape était réduit avec scs cardinaux à manger de la chair d’àne , lorsqu’on lui annonça le cardinal Colonna. En l’apercevant , il lui tendit la main ; le cardinal la baisa en silence, et ces deux vieillards se mirent à pleurer tous deux sur les désastres qu'ils avaient causés. Après une conférence secrète , Colonna partit pour s’occuper des moyens de mettre Clément en liberté. La tâche n’était point facile. En faisant fondre les vases sacrés d’or et d'argent, on n'avait pu frapper que trois cent mille écus. Cette somme suffit à peine à calmer l’avidité des chefs supérieurs , et quand on l'eut comptée, les soldats, qui s'en exagéraient le chiffre, devinrent encore plus menaçants. Ils ne parlaient de rien moins que de donner l’assaut au château Saint -Auge. Épouvanté, pressé par lu famine, et sachant du cardinal Colonna que Charles-Quint trouvait raisonnables les exigences des soldats, Clément VU les subit dans toute leur rigueur. Vers la fin de juin , il s’obligea de payer cent mille ducats d’or comptant, cinquante autres mille dans vingt jours, et deux cent cinquante mille dans six mois. Pour garantie de sa promesse, il livra le château Saint-Ange, et s’engagea en outre à céder Parme, Plaisance et Modène à l’Empereur'.
Les rapides progrès de l’épidémie n’avaient pas peu contribué à la détermination du pape. La corruption des corps morts abandonnés sans sépulture sur les places publiques, les variations continuelles de la température, et ia disette, avaient doublé les ravages du mal. Au commencement du mois d'aoùt, la peste, apportée par les soldats, se déclara au château Saint-Ange. Grande terreur de Clément VII et de ses cardinaux I Ces vieillards demandent miséricorde aux capitaines impériaux, et les conjurent à genoux de les placer au Belvédère, où, grâce à l’in-
I. Honaparie, Str<o di Rom» i, p. £20. (Moratorl, Aunali A'Iialia, I. x, p. ICS.)