CHAPITRE XXX
pouvoir supporter un instant l'odeur de ces tûtes qui ne feront plus de mal h personne.
Cette terreur était nécessaire, mais appliquée sans cesse par un homme dont la volonté n'avait point de frein , elle finit par substituer au désordre le plus dur despotisme. Le gouvernement de Sixte-Quint fut celui de l’inquisition, qui n’eut que deux ministres, l’espion et le bourreau. Au lieu d’oublier en montant sur le trône pontifical les traditions du saint-office , il les prit pour base de sa politique et de son administration. Rome fut enveloppée d’une chaîne de délateurs d’autant plus redoutable qu'elle était invisible, d'autant plus lourde , que rivée à tous les couvents et à toutes les églises , elle traversait toutes les maisons , et pesait sur le prince comme sur le bourgeois, sur le cardinal comme sur le mendiant du Transtévère. Aussi, sous ce joug de fer, le caractère national s'assombrit tout à coup : le silence , (ils des gouvernements absolus, étendit sa main de plomb sur la ville. Comme on était puni même pour ce que les espions n’avaient pas entendu, Rome tremblante n'osait ni parler, ni se taire. La gaieté du carnaval était glacée par la vue de la potence toujours dressée dans les rues, cl le nom seul du pape mettait la population en fuite; car, dans son humeur sombre, il punissait du fouet ceux qui avaient l’audace de crier : Vive Sixte !
F*beli.issemests ne ItoMR. Quelques mois lui suffirent pour établir ce régime; quand il vit que les Romains s'y pliaient assez docilement pour lui élever au Capitole une statue d’airain qui en était l'image, il s’occupa, comme le dernier pape dont il portait le nom, de l’embellissement de la ville. C'est par l'érection de l’obélisque du Vatican que ses grands travaux commencèrent. Apporté d’Égypte sous le règne de Caligula , qui en orna le cirque du Vatican et le dédia , par une inscription en lettres dorées, à la mémoire d'Auguste et de Tibère, ce beau monolithe, témoin muet de la chute des Césars comme de celle des Pharaons , était resté debout à sa place sur sa base de bronze. Quatre papes avaient eu l’idée de le transporter ailleurs : Nicolas V, celui de tous qui eut le plus d’imagination, voulait le poser sur les épaules de quatre statues colossales, et le surmonter d'une statuede bronze du Christ tenant sa croix ; tous ces projets manquèrent par la timidité des architectes ou des papes. Michel-Ange refusa de se charger de l'entreprise sous Paul III, et le devis de Camillo Agrippa fit reculer Grégoire XIII. Moins facile à s’effrayer, Sixte- Quint ouvrit un concours , choisit le plan de Domcuico Fontana, ancien compagnon maçon, et s'y attacha contre l’avis de tout le monde avec d’autant (dus de chaleur qu’on en jugeait l'exécution impossible.
Du piédestal sur lequel repose l'obélisque à la place qu'il occupait alors, on mesure huit cent trente-trois pieds et demi. Il s’agissait d’abord de saisir celle masse énorme dont on évaluait le poids à sept cent cinquante mille kilogrammes, de la soulever et de l’amener au milieu de la place. Fontana y parvint au moyen d'un solide appareil qui se composait de huit m&Is liés par de forts madriers et des bandes de fer, et [>osés debout. Ils soutenaient quatre poutres à l’épreuve sur les-
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quelles s'enroulaient des câbles dont on entoura l’obélisque. Celte machine, appelée château , était manœuvrée par six forts cabestans. Le 30 avril 1586, on l’arracha de sa base antique, et le 7 mai on se mit à le traîner vers l'emplacement actuel. Il fallut trente-sept jours pour lui faire franchir une distance qui arrêterait à peine pendant quelques heures les mécaniciens modernes. Tout l’été fut employé en préparatifs; enfin, le 10 septembre, cent soixante -chevaux attelés à quarante cabestans, et neuf cents hommes marchant au son de la trompette et s'arrêtant à celui de la cloche , enlevèrent l'immense bloc , et le laissèrent retomber sur son piédestal
Encouragé par ce succès, Sixte remit sur pied trois autres obélisques. L'un , qu'il transporta sur la place de Sainte-Marie-Majeure, ornait jadis l'entrée du tombeau d’Auguste. Brisé par la hache barbare , et à moitié enfoui sous les ruines devant le mausolée du grand empereur, il rappelait là tristement les désastres de Rome. Les autres , enterrés également , depuis des siècles, sous les débris du cirque Maxime, étaient rompus en trois endroits. Sixte en fit rejoindre habilement les morceaux, et il érigea le plus grand devant Saint-Jean-de-Lalran , et celui qui parait le plus remarquable par ses hiéroglyphes, au milieu de la place du Peuple. En relevant ces colonnes de la vieille Égypte sur les places de Rome moderne, Sixte leur imposa le baptême chrétien, et les décora de la croix. Par cet emblème, il purifiait ces monuments de la superstition païenne , et il consacrait le triomphe du christianisme, ainsi qu'il le dit éloquemment sur la face orientale de l'obélisque : a Voici la croix du Seigneur : fuyez; anciens ennemis, le lion de la tribu de Juda vous a vaincus. '
A ces travaux d'embellissements succédèrent les travaux utiles, tels que la construction de la fontaine de Monte Cavallo et l’hâpital de la rue Julia. L'ancien mont Quirinal manquait d'eau : Sixte dépensa soixante mille écus romains pour amener la source, appelée de son nom de baptême, Fclice , sur la place de Sainte-Suzanne. Prise au col Mie Panlanelle , près du village de la Colonna, qui est à quatorze milles de Rome , et destinée à alimenter les quartiers du Quirinal , du Monte Pincio et du Capitole, au bout de dix-buit mois de travail, cette source arrivait à Rome. Avant que Fonlana eût élevé le monument dont les trois arcades devaient couvrir Moïse faisant jaillir l’eau du rocher, Aaron et Gédéon , le bassin de pierre de taille où elle s’épanche ne porta que cette inscription : a Sixte-Quint, souverain pontife, né dans la province de la Marche, a fait conduire cette eau à gauche de la
1. D'après une tradition populaire, passée dans l'histoire, du ouvrier nommé Hresca de San Remo aurait bravé la peine de mort dont on défret do pape menaçait quiconque romprait le silence pour crier : Acqua aile corde l de l’eau aux cordes! et ce erf aurait fait réussir l’opératiou en sauvant les cordes sur le point de se rompre. Mais cette tradition exi ■ne faille Au lieu du silence qu’elle suppose, i> se faisait un tel bruit sur la place, et le tumulte augmenté par les rumeurs d'une foule immense y était si grand que Fonlana ne pouvait transmettre ses ordres qu'au son de la trompette on de U elocUe. Taie lento cru il tumutto e lo atrepito e minore di tanta mnltHudine de’ maeatri e dcgli argent e canapi e U Ira - /lie o pulee, eke ncnlrt dur ata parce di continua karere il rimiomko di an tuo*o nelle oreeckie orre/o di un terre moto.... Andrea Fulvio, Anhckili di Rome, libro quint», p. 318.
2. Krre crus Doœiui, fiigile partes adverse : vieil Léo de tribu Juda. Voir pour cette érection Meicati ( obeliéclit ), Rargeo, Pigafeta, lodati , Torrigio, YitiorelU et Carlo Fea qui a calculé que le transport de celte pierre coma au iro«>r papal trente-sept mille écus et neuf cents kilogrammes de métal que la chambre apostolique fournit pour les «Mu œuvres et les ornements.