CHAPITRE XXX
servante d’un marchand de toile, étant allée de grand matin quérir une sagefemme, rencontra l'estafier d'un gentilhomme qui éteignit sa lanterne et voulut lui prendre un baiser. Cette fille poussa des cris qui mirent l’estafier eu fuite, et se plaignit au retour à son maître. Mais celui-ci ne jugea pas l’offense assez grande pour porter plainte. Tel ne fut pas l'avis de Sixte. Instruit du fait trois jours après par ses espions, il commença par faire emprisonner le marchand pour sa discrétion et fit fustiger l'estaflier tout le long de la rue où il avait voulu insulter la servante. Le fils d'un avocat de Pérouse fut plus rigoureusement traité encore. Dans l'espoir de forcer une veuve par un éclat public à lui donner sa fille dont il était é|ierdument épris, ce jeune homme, au désespoir, avait levé le voile de celle qu'on lui refusait et effleuré des lèvres son front. La mère, furieuse, alla d’abord se plaindre au pape; puis elle s'apaisa, et consentit & couvrir le scandale par uu mariage. Les époux étaient unis et on commençait le repas de noces, lorsque le bargello de la ville se présenta avec ses sbires. Sixte, lui, n’avait pas pardonné, et il envoyait chercher le coupable pour le faire traîner aux galères, où il resta cinq ans’.
Lb coBDoxaiER us Macerata. — Malgré la rudesse de ces actes, où perçait toujours le pasteur des grottes, il y avait pourtant quelquefois, au fond de cette nature sauvage, endurcie par l’Age et le contact du saint-office, d’excellents sentiments, de la tendresse de cœur, et cette bonhomie spirituelle et railleuse qui caractérise le vieux Romain. Il avait une sœur, appelée Camille, qui, en apprenant son exaltation, se hâta d’accourir A Rome. Les cardinaux, croyant faire leur cour à Sixte, la lui présentèrent vêtue en princesse; mais il refusa de la reconnaître. Avec la fine intuition de l'Italienne, Camille devina les motifs de cette froideur. Elle sortit sans écouter personne et revint bientôt avec ses babils de paysanne. Sixte alors lui ouvrit les bras en disant : « J’ai retrouvé ma sœur ! »
Lorsqu’il étudiait la tbéologe dans le couvent de Macerata , il eut besoin d’une paire de souliers et les marchanda longtemps, car il ne possédait que six jules (un franc cinquante centimes), et le cordonnier en voulait sept, a Contentez-vous de ce que j’ofTre aujourd’hui, dit-il enfin au marchand, plus tard je vous donnerai le septième jules. — Mais quand? reprit le cordonnier; faudra-t-il attendre que vous soyez pape? — Si vous voulez m’en faire crédit jusque-là , reprit le frère Félix, je m'engage à vous le payer avec les intérêts. » L’artisan se mit A rire et lui laissa les souliers. Sixte notait exactement dans un agenda tout ce qu’il faisait chaque jour. Au bout de quarante ans, y repassant sa vie, il tomba sur ce passage et manda au gouverneur de Macerata de lui envoyer son créancier, s’il existait encore. Qu’on juge des terreurs du pauvre diable I II avait beau se creuser la tête, il ne pouvait deviner ce que lui voulait Sixte, et plus il approchait de Rome, plus il frissonnait à l'idée de se trouver devant le pape.
Sa frayeur augmenta lorsque Sixte lui demanda de sa voix rude s’il ne se souve-