CHAPITRE XXXI
la condition qu'une abbaye vacante serait réservée au premier fruit de cette union. Leur avidité était telle, qu'ils enlevèrent jusqu'aux portes de bronze du Panthéon, dont ils s'approprièrent la meilleure part, sous prétexte de les fondre pour élever le baldaquin de l'autel de Saint-Pierre , méritant cette épigramme que le peuple allait chantant par les rues : quod non fererunt Barbari feeemnt Bnrbarini
Aussi , muet sous les règnes précédents et sous les Borghèse , Pasquin retrouva la parole, et sa verve ne tarit plus. Un jour, il comparait le cardinal-patron Francesco à un ange, et son frère le cardinal Antonio à un diable; le lendemain il répondait à un pauvre qui lui demandait l'aumône :
Oliimè! lû do ho qaallrino Tuiio ’l mio è da Barberino.
Hefas! je n‘ai pas un qnaiiriso.
Tout idoo bien est ctiez Barberino.
Une autre fois, l’Église romaine était représentée sur son piédestal couchée et criblée de blessures faites par l’épée de Gustave-Adolphe. Ces plaies étaient couvertes de mouches , et l’Église , par allusion aux abeilles des armoiries des Barberini , disait à l’Empereur agenouillé à son chevet et lui demanda it du secours : « Je n’ai plus rien, ô mon généreux défenseur! les mouches me rongent jusqu'aux entrailles, b La Rome du xnt* siècle était la ville des contrastes. Tout s'y heurtait, parce que l'esprit ancien y livrait bataille à chaque instant à l'esprit moderne , et que , voûtée et murée comme les cachots des couvents , l’ignorance refusait opiniâtrément de laisser passer la raison. Personne ne fut donc surpris, en 1633, d’entendre tout è coup , au milieu des plaisanteries de Pasquin , la voix sinistre de l’Inquisition.
La sa îitT ornes. — Institué en 1200 pour écraser l’hérésie albigeoise, le tribunal de saint Dominique avait été transporté è Rome, en 1243, parle Génois Fioschi ou Innocent IV. En 134S, Paul III l’avait réorganisé sous le nom tristement célèbre de saint office , et lui avait donné la mission de rechercher les luthériens par toute l’Italie, et, t'il ne pouvait guérir les membres gangrenés de C Eglise, de les couper J. Le sombre et cruel Paul IV étendit encore la juridiction de ce tribunal, et le composa de seize cardinaux juges et d’un grand inquisiteur, qui fut cet Alessandrino si cruellement joué par Sixte-Quint. Par cette même constitution , la surveillance des liv-es et le veto de la pensée , que Léon X réservait au saint-siège , furent abandonnés au saint office. Ainsi un tribunal était établi au-dessus de l’humanité, de la justice, de la religion elle-même , qui , foulant aux pieds toute loi divine et humaine, ne devait procéder que par la torture et corriger qu'avec la mort. Il ne faillit point à sa tâche. Du moment qu’il fut en exercice , les cachots , au témoignage d'Onofrio Panvinio , l'historien officiel et censuré des papes, ne désemplirent pas. Ses premiers coups
I. Ce que n’oet pis fait tes barbues, les Barterrai t'ont [ait.
S. Cite essendo te membn tatera» u inertie u k guinre non pmesaoo irnncbe.... ( Pantialu, DtUe Vite de Poetefici P ante IV, p. »0. )
LE SAINT OFFICE
tortillèrent sur les Israélites que leurs grandes fortunes condamnaient d’avance. Malheur à ceux qui portaient la barrette jaune I malheur à ceux que les familiers dénonçaient comme suspects d'hérésie! Leurs parents ne les revoyaient plus : la voûte mystérieuse des cachots étouffait leurs plaip'-es, et quelque cimetière inconnu cachait leurs corps.
GionoANo Bntmo, srclb coma Btarnoua. — A l'horreur qu'il inspirait, à la violence des émeutes qui éclatèrent contre lui, à la fureur avec laquelle Antonio Gambaro tourmenta ses suppôts lors du sac de Rome en 1527, on peut juger du nombre des malheureux qu’assassina le saint office! Il avait clôturé le xvi* siècle par l'aulo-da-fé d'un grand homme. Giordano Bruno, philosophe, astronome et littérateur célèbre , ayant eu l’imprudence de quitter Paris , où il professait la philosophie, pour revoir le ciel natal, fut arrêté à Venise et transféré à Rome dans les prisons du saint office. Les inquisiteurs élevaient contre lui trois griefs , dont le moindre était mortel : il avait embrassé le système de Copernic , il s'était fait huguenot à Genève , et il venait de publier on livre contre la cour papale, intitulé Boutique de la Béte triomphante ( Spaccio délia Uostia triunfantc). Conduit, écrit un témoin oculaire , dans le palais du grand inquisiteur su commencement de février, il y comparut le 5 devant les illustres cardinaux du saint office de l’inquisition, les théologiens consulteurs et le gouverneur de la ville. Là, étant à genoux , il entendit lire sa sentence. Elle portait qu'uprès l’avoir maintes fois averti fraternellement de changer de vie , l’Inquisition se voyait forcée de le livrer au bras séculier, mais que, voulant pousser la clémence jusqu’à ses dernières limites, elle demandait qu'il fût puni sans effusion de sang, et condamné au feu’. «Giordano Bruno écouta cette lecture , dit toujours l'auteur du récit , avec un calme impie. 11 osa répondre à ses juges qu’ils devaient être plus effrayés que lui de leur sentence, et douze jours après, quand on le mena au supplice , il refusa de baiser le crucifix. On le brûla le 17 février 1C00, dans le Campo di Fiori*. »
A Giordano Bruno succéda Sarpi , nommé aussi fra Paolo , théologien consultant de la république de Venise. C'était l’un des adversaires les plus redoutables de la cour romaine. Un homme de bien , le cardinal Bellarmino, lui fit dire de se tenir sur ses gardes : dès lors le sénat exigea qu’il mit sous sa robe une cotte de mailles et qu’il ne sortit que bien escorté. Malgré ces précautions , le bras invisible de l'inquisition le frappa de cinq coups de poignard. Après fra Paolo, le saint office s’occupa de Dominis. Comme le grand pontife, l’Inquisition n'immolait que de nobles victimes. Marco-Antonio Dominis, archevêque do Spalatro, ne pouvant réformer sou clergé , s’était retiré en Angleterre , où il acheva sa République ecclésiastique, qui, publiée en 1618, à Heidelberg, obtint un succès prodigieux. Jaloux , disaitil, de voir briller chez les protestants cette lumière catholique, le pape Gré-
I. Set u Li ri nugtstralui eu ni irait iderunt pumendam rugantes ui quam clemeuiitsimè et sine efatione tangùni» punir dur. Leure de Scioppius ( Sirure acta tUteraru, fatc. v, p. 64. )
S. Le ment. GierdiDo Bruno avait ete arreté 4 Venise non solo corn’ eretieo ma anco impotau» di eresiarta. (Matins* crit des Archives de Venise, Huma, espositkmi I5W j