CHAPITRE XXXII
L'Europe était alorsen feu : Louis XIV soutenait sa lutte héroïque contre l'Angleterre, la Hollande, l'Allemagne et l' Autriche. Brouillé avec l'Espagne d'un côté et avec la cour d'Autriche de l'autre, le saint -père était entraîné malgré lui dans le mouvement et forcé de s’y abandonner presque tout entier. Aussi rien de plus pauvre en événements que l’histoire de Rome pendant les vingt années de son règne. Le tremblement de terre de 1703, qui ébranla la ville et fit camper sous des tentes une partie de la population ; l’armement de 1708, dirigé contre l’Autriche , et dont le seul résultat fut d’épuiser le trésor du château Saint-Ange; la condamnation de l'ouvrage janséniste du père Quesnel et l’arrivée du dernier des Stuarts , qui vint implorer l'hospitalité pontificale et recevoir, comme Christine , une pension de douze mille scudi , voilà les seuls faits saillants du pontificat de Clément XI. Eteinte à moitié par ce gouvernement de vieillards , qui hait l'action et le bruit , la chaleur vitale de Rome s’affaiblissait de plus en plus : trop souvent bravée par les rois , l'autorité du saint-siège avait pâli ; minée de tous côtés par le protestantisme , le jansénisme , l’incrédulité libertine de la Régence et la philosophie , la papauté s'affaissait tristement sur elle-même-, et dans cette décadence générale, hommes et choses, tout se rapetissait.
Iknocekt XIII, BzkoIt XIII, un». — Innocent XIII, un Conti, prend la tiare en 1721 et la garde tout juste assez longtemps pour revêtir de la pourpre l'infàmc Dubois, le proxénète du Régent. Il est remplacé par un Orsini, Benoit XIII, qui, avec les vertus d'un saint, ruine les Etats de l'Eglise. Personnellement, ce digne vicaire du Christ rappelait par la pureté de sa vie et la simplicité de ses mœurs l'Age d'or du christianisme. Sortant sans gardes et sans pompe, il allait visiter à pied, comme le plus humble des religieux, les églises, les couvents et les hôpitaux. Des chaises de paille, quelques estampes communes et un crucifix étaient 1rs seuls meubles de son appartement. A la table des Dominicains, où il avait l'habitude de s'asseoir nu milieu des chanoines de Saint-Pierre, rien ne distinguait le souverain pontife que son humilité. On le voyait toujours entouré de pauvres dont son inépuisable charité soulageait les misères. Observant rigoureusement la bulle d'innocent XII, il n’avait pas voulu souffrir un de ses parents au Vatican; mais par malheur, en fermant la porte au népotisme, il y installa le favoritisme le plus funeste dans la personne du cardinal Coscia , son ministre.
Coscia vendait au plus offrant les clefs du ciel et celles de la terre: Ses concussions furent poussées si loin , que les officiers de la chambre apostolique se virent dans l’obligation de signaler au pape un déficit annuel de cent vingt mille écus : le pape ne les écouta pas. Dans sa prévention aveugle et cette opiniâtreté de caractère que le général des Dominicains comparait plaisamment à la rudesse d’un cor de chasse, il leur répondit par son dicton familier : « Ce n’est rien ', » et laissa Coscia faire fortune. L’avide favori la fit trop vite; aussi à la mort de Benoit, en 1730, le
«. Ah thr qacslo f nlcnle.
LE NEPOTISME ET LES JÉSUITES
peuple l'aurait brûlé vif s’il ne s'était réfugié avec ses trésors au château Saint- Ange. Lorenzo Corsini , devenu Clément XII , l’y frappa d’une amende de deux cent mille écus.
CiiuEtrr XII, nrt, - Clément XII, qui disait avec autant de vérité que d’esprit, a J’ai été un abbé opulent , un prélat aisé, un pauvre cardinal et un pape ruiné ’, » avait près de quatre-vingts ans lorsque les cardinaux le choisirez ; pou après il perdit la vue , et avec les intentions les plus pures , le pouvoir de bien gouverner. Le népotisme rentra au Vatican, et s'établit en maître comme autrefois au chevet de l’aveugle. On lui fit signer ce qu'on voulut, et, ce qui était plus blâmable, les puissants abusèrent de leur force afin d'arracher à cet octogénaire infirme et moribond des concessions déshonorantes pour le saint-siège. Ainsi Élisabeth Farnèse, reine d'Espagne, exigea que son troisième fils, à peine âgé de sept ans, fût élevé à l’archevêché de Tolède, le plus riche de la Péninsule, et le pape signa les bulles de cette dérision épiscopale. Il y avait glissé une clause qui atténuait jusqu’à un certain point le scandale, en stipulant que l'Infant serait confirmé une fois parvenu à l’âge canonique. La nouvelle Marosie la lui fit effacer et en montra tant de ressentiment, que, pour l'apaiser, le pape envoya le chapeau de cardinal au prélat de sept ans, et, en violation des décrets du concile de Trente, lui permit de cumuler l'archevêché de Séville , qui valait cent mille écus de rente, avec celui de Tolède, qui en valait deux cent mille.
Besoist XIV, vafs. — Dans ce fait, monstrueux au xvui* siècle, éclatait la faiblesse du saint-siège. Les trônes dominaient chaque jour davantage la chaire apostolique, qui , au rebours des grands rêves d'IIildebrsnd, n'en était plus que le marchepied; et l’oppression du souverain pontife, devenue un jeu pour les cours, allait constater aussi douloureusement que les bravades du marquis de La Vardin l’abaissement du pontificat et la décadence de Home. Une trêve de vingt ans précéda la reprise des hostilités. Aussitôt que son neveu Néri eut déposé le pape aveugle dans cette urne de porphyre d’Agrippa, qui orne a Latran la belle chapelle Corsini, Benoit XIV prit sa place à Monte Cavallo. Né à Bologne, dont il occupait auparavant l'archevêché , Prospor Lambertini avait alors de soixantequatre à soixante-cinq ans. ail était, dit le président de Brosses, d'une taille audessous de la moyenne, assez gros, robuste, et avait le visage rond et plein , l’air jovial, la physionomie d'un bonhomme, le caractère grand, uni et facile, l’esprit gai et plaisant , la conversation agréable, la langue libre , les mœurs pures et la conduite irréprochable, s Son pontificat fut le refiet de son caractère. Homme de transition par bonhomie, il imprégna la papauté de l’esprit nouveau par son désir de plaire à tout le monde. L’amour du juste-milieu , qui est souvent de la sagesse et souvent aussi de l’indifférence ou de l'égoïsme, caractérisait tous ses nctes. Il s'est peint lui-même en disant à notre savant Montfaucon, à propos de la question rcli-
i. Son suio on ricco abbale, on commotlo prrlalo, on porero cardinale ed on papa spbnlalo.