CHAPITRE XXXni
jour, six mille Français paraissaient sur le Monte-Mario. La terreur qui les précédait leur ouvrit sans combat le château Saint-Ange. Berthier en prit possession quelques instants après son arrivée. Il fit occuper les points les plus importants, mais ne voulut pas entrer dans la ville que le gouvernement du pape ne fût renversé. L’impatience des patriotes ne le laissa pas longtemps au Monte-Mario. Le 15 février, jour anniversaire de la vingt-troisième année du pontificat de Pic VI, tandis que les cardinaux réunis à la chapelle Sixtine chantaient un Te Dcum en mémoire de son intronisation, des rassemblements considérables, guidés par l'avocat Rigonti , le duc Bonelli et un neveu du marquis del Gallo, ce mirent & parcourir la ville en criant liberté 1 Suivis bientôt par toute la population , les chefs du mouvement se rendirent au Campo Vaccino, et là , sur l'emplacement de l’ancien Forum, ils plantèrent, en face du Capitole, l'arbre civique surmonté dn bonnet et du nouveau drapeau national, blanc, rouge et noir. A cette vue l’enthousiasme italien éclate avec sa furie accoutumée, les clameurs de l'immense foule qui entourait l’arbre redoublent, le délire est au comble, et les échos du Capitole, de l’Aventin , du Colisée et du Tibre, qui ne les avaient pas entendus depuis quatre siècles, répètent de toutes parts ces cris poussés par des milliers de voix : liberté ! liberté 1...
Les orateurs de l’insurrection saisirent ce moment pour demander au peuple s’il voulait être libre) tout le Campo Vaccino retentit d'un cri unanime, a Est-ce bien la volonté du peuple romain) » reprit en insistant Rigonti... Un seul cri lui répondit : Liberté ! liberté 1 — Formalistes comine leurs pères , les tribuns de 1 798 firent alors rédiger par cinq notaires un acte qui constatait la reprise du droit de souveraineté parle peuple. U était dit dans cet acte ( alto del popolo Sovrano) que le peuple romain , opprimé depuis plusieurs siècles par un gouvernement de prêtres , avait souvent tenté en vain d’en secouer l'insupportable joug; qu'une magie secrète de superstition, d'intérêt et de force armée, combinés contre scs efforts , avait rendu jusqu’à ce jour ses efforts inutiles : mais qu'enfin ce gouvernement venait de s’écrouler de lui-même sous le poids de ses fautes et de son orgueil; que le peuple romain, craignant de le voir remplacé par l'anarchie ou une tyrannie pire peut-être, avait rassemblé tout son courage et réveillé toutes ses forces pour prévenir les suites de sa chute; qu'il s’était en conséquence décidé à revendiquer ses droits inaliénables de souveraineté , et à proclamer, avec un seul esprit et d'une seule voix, en présence de Dieu et de l'univers :
Que le peuple romain n'avait eu aucune part aux attentats et aux assassinats par lesquels son gouvernement avait si gravement offensé la nation française et la République invincible: attentats que le peuple détestait, abhorrait, et dont il vouait les auteurs à l'infamie. Qu’en supprimant et abolissant les autorités politiques, économiques et civiles de ce gouvernement sacerdotal, le peuple se constituait souverain libre et indépendant; qu’il reprenait les pouvoirs législatif et exécutif et qu'il les exercerait par ses représentants en vertu des droits de l'homme qui sont imprescriptibles.
BONAPARTE ET PIE VI
L» Réfchuque romaine de 1798. — L’acte rédige est vote par acclamation an milieu d'un délire que, selon un historien peu suspect de partialité, il n'est pas donné à la plume de décrire 1 ; l'assemblée nomma huit délégués pour le porter A lierthier et lui recommander la jeune République. Préparé & cette nouvelle, 11erthier se détermina sur-le-champ à faire son entrée dans la Rome des anciens tribuns. De l'aveu même des ennemis de l’idée nouvelle, ce fut une véritable solennité. Le général français entra par la porte du Peuple au milieu d'un brillant état-major et d’un magnifique cortège que formaient cent chevaux d’élite de chaque régiment. Sous la porte , des députés lui présentèrent une couronne au nom du peuple romain ; il l'accepta , mais en disant qu'il la gardait pour le général Bonaparte , dont les magnanimes travaux avaient seuls préparé la liberté de Rome. Au son d'éclatantes fanfares, accueilli par les acclamations et les applaudissements de la foule, lierthier monta au Capitole oii la statue même de Marc-Aurèle était parée des couleurs françaises. Il reconnut la jeune République, déclara qu'elle se composerait de tout le territoire laissé au pape par le traité de Tolentino, et approuva l'institution des cinq consuls votée par l’assemblée du Campo-Vaccino. Il fit ensuite le tour de la place aux cris mille fois répétés de : Vive la République française et la République romaine ! vivent les généraux Bonaparte et Berthier, et l’invincible armée française ! Puis s'étant placé sur l'estrade élevée au pied de l’arbre de la liberté, il s'écria dans une énergique allocution :
« Mines de Caton , de Pompée , de Cicéron , de Brutus, recevez l'hommage des hommes libres dans ce Capitole où vous avez tant de fois défendu les droits du peuple et illustré la République romaine. Les enfants des Gaulois, l’olivier de la paix à la main , reviennent dans ce lieu auguste rétablir les autels de la liberté dressés par le premier des Brutus. Et toi , peuple romain , qui viens de reconquérir tes droits légitimes, rappelle-toi quel sang coule dans tes veines; jette les yeux sur les monuments qui t’environnent; reprends les vertus de les pères, montre-toi digne de leur antique grandeur, et prouve A l’Europe qu'il est encore dans tes rangs des Ames qui n'ont point dégénéré de celles de tes ancêtres ! *
Des chants , des danses , des courses en voiture , aux flambeaux , et un solennel Te Deum chanté A Saint-Pierre, célébrèrent la naissance de la nouvelle République. Aux joies de la fête se mêlaient, comme toujours, les fougues de l’esprit méridional : ainsi tandis qu'une foule délirante d'enthousiasme applaudissait avec frénésie A ht liberté , l’architecte du gouvernement , Barberi , reniant jusqu’A son baptême , se frottait la tête avec de l’eau pour en effacer les traces et proclamait publiquement qu’A l'avenir il s'appellerait Tisiphonte. Au même moment, l’un des plus illustres princes romains livrait aux flammes, sur l'estrade expiatoire de la place d'Espagne, ses décorations et ses titres. Retiré au fond du Vatican désert et courbé sons le poids de ses quatre-vingts ans, le pape ignorait encore la vérité. Le marquis de Vivaldi, l’un des exilés auxquels l'insistance de Bonaparte avait rouvert les portes
I. C*rio Boiu, Storia d' Italie, tome 111, p. I3< Saignes, tlrmoire* pour ttrrir à n I ut o ire de France août U poenernemcni de Napoléon Bonaparte . tome 11, p. 117.
«sis