‹ Rome ancienne et moderneChapitre 416 sur 428 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

pouvoir porter l'uniforme, avait pris l’habit ecclésiastique. Homme de moeurs douces et pures, et d’une piété singulière, Mastaï n’était guère connu que des pauvres de San Michèle et des orphelins de l’hospice de Tata Giovanni. Cet asile des enfants abandonnés avait été fondé par un pamre maçon qu’on appelait Giovanni lîorgi. Plein de cœur et de dévouement, le brave ouvrier qui après avoir travaillé tout le jour passait souvent les nuits à veiller les malades, vit un soir en traversant la place de la Rotonde un groupe d’enfants couchés sur les auvents des marchands de volailles et sur les dalles du Panthéon. Les rues et les places publiques regorgeaient alors de ces petits infortunés à moitié nus que la charité abandonnait comme leurs mères. Ému de pitié, Dorgi recueillit ces jeunes victimes; et comme il les appelait scs enfants, les orphelins lui donnèrent le nom de père, Tata. De là vint le nom de Tata Giovanni, laissé en mémoire de leur bienfaiteur à l'hospice des enfants du peuple.

MastaI FsaReiri ère r*ra. — Durant plusieurs années, Mastaï en avait été le directeur et l'un des maîtres les plus zélés; mais la plupart de ses collègues le connaissaient à peine, aussi un murmure d’étonnement remplit-il la salle au dépouillement du scrutin quand on entendit retentir son nom treize fois. Pâle de fureur, mais lo sourire aux lèvres, le candidat de l’Autriche et du san-fedisme Lambriischini , dont on croyait avant la nomination assurée, interrogeait avec effroi la physionomie impassible do ces vieillards, et voyait tous les yeux arrêtés avec surprise sur son rival inconnu. Qui l’avait fait surgir!... Nul ne le savait; mais chaque scrutin augmentait ses chances et diminuait celles du favori de l'Autriche. Le IG juillet au matin, Mastaï, qui était scrutateur, lut onze fois seulement le nom de Lamhruschini et vingt-sept fois le sien. On approchait du dénomment, et l’émotion du conclave était grande. Le scrutin fut rouvert à trois heures. Mastaï était à son poste, pèle et tristement préoccupé. La séance s’ouvrit par le chant du Veni Creator; les votes furent déposés dans le calice, et le dépouillement commença.

Mastaï lut son nom sur le premier bulletin ; il le lut encore sur le second, sur le troisième et ainsi de suite jusqu’au dix-septième bulletin sans interruption. Sa main était tremblante, sa voix faiblissait , et quand sur le dix-huitième bulletin, que le second scrutateur lui présenta, il lut encore son nom, scs yeux se voilèrent; il supplia l'assemblée de prendre en pitié son trouble, et de charger un autre de continuer le dépouillement. Mastaï oubliait qu’un scrutin ainsi interrompu eût annulé l’élection, Le sacré collège s’en souvint heureusement, a Reposez-vous , nous attendrons, » cria-t-on de tous côtés. Les plus jeunes s’empressant autour de lui, l’obligèrent à s’asseoir et à se reposer. Un de ses collègues lui apporta un verre d'eatt. Il s’était assis, et il restait tremblant, silencieux, immobile, n’entendant rien , ne voyant plus. Deux ruisseaux de larmes sillonnaient ses joues.

Il nuskd ls son db pie IX. — Au bout de quelques instants , il revint au bureau soutenu par deux cardinaux. Le dépouillement s’acheva lentement. Au dernier bulletin il avait lu son nom trente-six fois. Aussitôt les cardinaux continuèrent le scru-

LES TRIUMVIRS MODERNES

Un par acclamation , et demandèrent à Mustaï , qui s'était agenouille, s’il acceptait le pontilicat. Il répondit simplement qu’il se conformait à la volonté de Dieu, et qu'il prenait le nom de Pie IX Annoncée au peuple à minuit , cette élection surprit Rome. Personne, dans les hautes classes et la bourgeoisie, n'y connaissait cet archevêque d’Imola, confiné depuis quinze ans dans son diocèse. Aussi, l’accueil qu'il reçut le lendemain au Vatican et le jour de son couronnement à Saint-Pierre fui plein d'indifférence. Quelques voix seules sortaient çit et là de cette foule silencieuse, criant avec ardeur : Viva Pio nono! Evviva il paire del popolo! Vive Pie IX! Vive le père du peuple! C'étaient les orphelins de Tala Giovanni. En rentrant au Quirinal , qu'il avait choisi pour demeure , Pie IX dit à son majordome : a Les Romains me traitent durement; mais, patience ! je sais le moyen de dissiper leurs préventions, a

Huit cents condamnés politiques attendaient sa clémence dans les prisons ou l’exil. Un mois s'écoula sans qu'il parût s'en souvenir; des mesures sages montraient cependant qu’il n’était point indifférent au bien public ; mais, préoccupée d'un intérêt plus sympathique, la population n’y prenait pas garde. Le 16 juillet 1846, on affiche vers le soir un manifeste à deux colonnes. La désaffection était déjà si grande qu'on ne s'en approchait même pas. Un curieux essaie de le déchiffrer dans les ténèbres, et ne peut en croire ses yeux, c'était l'acte d’amnistie. Il [tousse un cri de joie qui vole de bouche en bouche et met sur pied la population tout entière. Cent mille personnes se pressent devant les placards ; on colle des bougies aux murs, et on lit ces paroles au milieu d’un profond silence :

« Pie IX à scs très-fidèles sujets, salut et bénédiction apostolique.

a Dans ces jours où la joie publique qu'excitait notre exaltation au pontificat nous faisait éprouver au fond du coeur la plus vive émotion, nous ne pouvions nous défendre d'un sentiment de douleur à la pensée qu'un grand nombre de familles ne pouvaient prendre part à la joie commune parce que, privées comme elles l’étaient des consolations domestiques , elles portaient une grande partie de la peine que quelques-uns de leurs membres avaient méritée en attaquant l'ordre social et les droits sacrés du prince légitime. Nous jetions d'un autre côté un regard de compassion sur cette jeunesse nombreuse et sans expérience qui, bien qu’entraînée par de trompeuses illusions [luringhe), au milieu des tumultes politiques, nous semblait coupable plutôt de s'étre laissé séduire que d’avoir séduit. C’est pour cela que dès ce moment nous pensâmes à tendre la main et à offrir la paix du coeur à ceux de ces chers enfants égarés qui voudraient se montrer sincèrement repentants. L'affection que notre bon peuple nous a montrée et le témoignage de constante vénération que le saint-siège a reçu dans notre personne, nous ont persuadé que nous pouvions pardonner sans qu’il en résultât aucun danger public. a d

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