TS CHAPITRE V
l’espace (le dix jours. A celle nouvelle, le peuple fut saisi d’une telle indignation , que pour l'apaiser le sénat sentit le besoin de lui sacrifier quelques victimes. Scnurus, son président, le plus coupable des concussionnaires, se fit nommer chef d'une commission d’enquête et déploya une vigueur impitoyable contre ceux de. scs complices qui étaient le plus odieux à la multitude. Une foule de patriciens, un pontife, deux consuls et Lucius Opimius, le farouche assassin des Grecques, furent condamnés à l’exil. Après cette expiation, Métellus, général habitué à vaincre , partit pour prendre le commandement des quarante mille déshonorés.
CUïrs Mabics. — Métellus emmenait en qualité de lieutenant un soldat de fortune appelé Caîus Marius. C’était un paysan de Cernelum , bourg obscur du district des Arpinatcs, qui semblait résumer dans sa nature inculte et forte toute la sève et la vigueur sauvage de la race volsque. Par son seul courage et l’énergie de sa volonté que rien ne rebutait, il s’était élevé des derniers rangs de la légion aux plus hauts grades militaires. Nommé tribun du peuple neuf ans auparavant, il avait effrayé le sénat de son audace, et forcé Métellus lui-méine, alors consul, de reculer devant son viateur. Plus habile que ccs aristocraties qui périssent faute de savoir renouveler leur sang appauvri , l'aristocratie romaine se lutta d’adopter le rude soldat d'Arpinum. La patricienne Julia, grand’tante de César, pour l'empéchcr de songer à la loi agraire , lui donna sa main et ses richesses ; et pour lui ouvrir un champ où son ambition pùt s'exercer sans danger pour les nobles, le sénat l’envoyait en Afrique.
On ne pouvait choisir un théâtre plus favorable h ses desseins. La guerre telle qu'on était contraint de la faire contre Jugurtba, mit sur-le-champ en relief ses grandes qualités militaires. Le soldat, qui eut bientôt l’occasion d’admirer sa valeur dans l’action, son sang-froid dans le péril, sa prévoyance après le combat, fut enchanté de voir son chef manger le même pain trempé dans le vinaigre, coucher a scs côtés sur la dure, et prendre la pioche en main quand il fallait fortifier le camp. Cette communauté de travaux et de misères, celte noble fraternité de la guerre qui ne se réservait qu'un privilège , la première place au péril , lui gagnèrent tous les cœurs. Pas un soldat qui , eu écrivant à Rome , ne dit à ses parents ou à ses amis : « On ne verra la fin de cette guerre que lorsque Marius élu consul nous conduira. Le peuple était d'autant plus empressé à se ranger à cet avis, qu'il se rappelait avec un secret orgueil la rudesse de Marius contre les nobles durant son tribunat; il n’y eut donc qu’une voix pour l’acclamer dans la foule lorsque les comices étant assemblés il apparut tout à coup et demanda le consulat. Les patriciens euxmêmes se joignirent aux plébéiens pour lui donner les faisceaux et la direction de la guerre d’Afrique. Mais Marius, en qui tout était peuple, ne remercia que le peuple dans un discours fruste et fier comme son esprit:
Il est xoxxé coxscl. — «Mon consulat, dit-il sur la place même des comices, est un triomphe que je remporte sur la mollesse et la lâcheté des riches et des patriciens; aussi je m'enorgueillis devant le peuple, non de vains tombeaux et des
GUERRES SERVILES. 7y
actions des morts, mais do mes combats et de mes blessures. Les généraux qui m’ont précédé en Afrique avaient , vous le savez , un sang illustre dans leurs veines, mais leur ignorance du métier de la guerre surpassait leur noblesse , et nous ne devons nos malheurs qu'à leur làcbelé. Je vous le demande donc, citoyens, croyez-vous que les ancêtres d’Albinus et de Bestia , qui devinrent grands dans leur temps sur le champ de bataille , en défendant la République, n'auraient pas mieux aimé m’avoir pour fils que ces rejetons dégénérés?... »
Aux applaudissements furieux qui accueillirent ces paroles, les patriciens durent voir combien iis avaient sagement agi en chargeant ce dogue hargneux de chaînes d'or. Peu désireux de le retenir, le sénat lui laissa faire tout ce qu'il voulut : au mépris des coutumes et de la loi , il remplit les cadres de ses légions , réservés aux seuls citoyens, de pauvres, de prolétaires et d'Italiens, et se hâta de regagner' l'Afrique. Une armée romaine, attachée au collier de fer de la discipline et conduite par un tel homme , était invincible : Jugurtha n’osant se heurter à cette masse épaisse et sombre qui roulait lentement à travers la Numidie , écrasant partout sa puissance et renversant les plus forts remparts, s'était réfugié chez son gendre, chef de la Kabylie actuelle. Il faisait tous ses efforts pour entraîner le Gélule dans sa querelle , et peut-être aurait- il réussi, sans l'intervention du hasard qui vint achever sa ruine et ravir à Marius la moitié de l'honneur de l’expédition.
Coaxéucs Sn-iA, questeur. — On lui avait donné pour questeur, c’est-à-dire pour intendant chargé de la nourriture et de la paye des légions, un jeune noble nommé Sylla. C’était le représentant de l’illustre famille des Cornéliens {gens Cornelia ). Mais aussi fidèle aux vices qu’au sang de ses ancêtres , flétris depuis six générations par l’arrêt du censeur qui avait chassé du sénat son aïeul Cornélius Ruffinus, pour violation de la loi somptuaire, Sylla , jusqu'à ce moment, avait plutôt vécu en histrion qu’en patricien. Livré à toutes les débauches que lui permettait sa fortune , fruit des prostitutions de la courtisane Nicopolis , dont il n'avait pas rougi d'accepter publiquement les faveurs, les bienfaits et l'héritage, le descendant déshonoré des Cornéliens ne pouvait inspirer de grandes sympathies à Marius, qui joignait à ses qualités comme citoyen une sévère moralité. A ces motifs de répulsion , assez graves déjà , il s'en joignait un autre tout physique dont peu de personnes avaient la force de se défendre : les bouffons appelaient Sylla use mure sacpoudrp.e nE EARisE. Son visage, en effet, brûlé par les veilles de l’orgie, était comme un charbon ardent et criblé de boutons pustuleux semés de points blancs; ce masque horrible à voir s'éclairait de deux yeux d'un bleu si vif et d’un éclat si perçant et si rude qu’on en soutenait à peine le regard.
Tel était le questeur de Marius. Pour lutter victorieusement contre tant de causes de défaveur et devenir en peu de temps le favori de l’armée et de son chef, il fallait plus que du génie, il fallait un rare bonheur. Mais on eût dit que la fortune partageait pour cet homme l’engouement de la courtisane Nicopolis. En moins de trois ans, la brillante valeur de Sylla l'avait rendu cher à Marius et aux