CHAPITRE XXXVI
du moyen âge. Écoutons, pour nous peindre l'état des esprits à cette époque, le récit d’un voyageur de 1518 : u Le lendemain de mon arrivée à Rome, j'allai ouïr messe à l'église de Saint-Pierre. Moi venu en ladite église, à la droite main en haut me montra-t-on où repose la Véronique, et la lance de quoi notre Sauveur fut percé, de vis aussi en ladite église, où reposent les corps de saint Pierre et saint Paul , tout près de là une colonne qui est bien belle et bien taillée, et qui parait être d'albâtre. C’est la colonne à laquelle s'adossait Jésus-Christ lorsqu'il prêchait à Jérusalem. Le 39 avril, j’allai ouïr messe en ladite église, dont fut là amenée une femme, laquelle était fort tourmentée du diable que c’était une pitié ; et fut menée celte femme dans l'enceinte grillée de la colonne. Il y avait là un pivtre qui conjura les ennemis ; ceux-ci disaient, je l'entendis, qu’ils étaient trois ; cependant il en fut trouvé quatre. Le premier fil un grand tourment à la pauvre femme ; cependant il sortit et souffla une chandelle, car le prêtre le lui avait ordonné, afin qu'on vit quand il serait hors. Le second criait, et tout le monde l'entendit; le troisième Gt aussi grand'peine à la pauvre femme. Je croyais qu’elle en dût mourir, car elle avait la bouche ouverte bien grande. Adonc le prêtre mit son doigt en la bouche de la pauvre créature, et dit le prêtre au diable que s’il avait puissance sur Dieu il le mordit. 11 ne lui Gt nul mal et vuida, et le quatrième aussi. Mais soyez sûrs que le prêtre eut bien du mal , car il fut bien une heure ; et après je vis la pauvre femme aller remercier saint Pierre et saint Paul '. >
Le pape Paul IV, dans le même siècle, parquait les Juifs au Ghetto, leur imposait l'ignominie de la barrette jaune, déchirait tous les privilèges qu’ils avaient chèrement payés, et conGsquait leurs biens. Au xvu* siècle, les ténèbres dn moyen âge s'épaissirent encore et devinrent sanglantes. On tortura Galilée, on mit dans les fers Dominis et Campanella; on brûla Giordano liruno au Campo di l-'iori. Vengeance et rigueurs inutiles! Moins puissant que Josué, le saint offlee ne put arrêter le soleil.
Au siècle suivant, la lumière philosophique se Gt au delà des Apennins; elle traversa ce désert qui entoure Rome comme pour la défendre contre la civilisation avec la fièvre et la mort, et amena un brusque revirement d'idées. Que de distance entre les scènes dont fut témoin le bon Jacques Le Saige et celles que rapporte un voyageur de 1740, Charles de Brosses : « Je viens de voir au palais pontifical une triste image des grandeurs humaines: tous les appartements étaient ouverts et déserts. Je les ai traversés sans y trouver une âme jusqu'à la chambre du pape, dont j’ai trouvé le corps couché à l’ordinaire dans son lit , et gardé par quatre jésuites de la Pénitencerie , qui récitaient des prières ou en faisaient semblant. Le cardinal camerlingue était venu sur les neuf heures faire sa fonction : il a frappé à diverses reprises d'un petit marteau sur le front du défunt, l’appelant par son nom : Lorenzo Corsini; et voyant qu'il ne répondait pas il a dit : Voilà ce qui /ail que
I. Solxante-irol* an< plu* lard, Monialffne fui témoin d’un exorcisme tout pareil.
TABLEAU DE ROME PAPALE
C(il
votre fille eut muette, et lui ayant ôté du doigt l’anneau du pécheur, il l’a brisé selon l’usage. On doit mettre le défunt in paie dans cet admirable tombeau de porphyre d'Agrippa, qui était ci-devant sous le portique du Panthéon '. »
Quatre-vingt. neuf ans plus tard, ce reflet de scepticisme que le président de Brosses surprit sur les lèvres du camerlingue Albani, était sur les lèvres du peuple. «Hier dans la nuit, écrit le 23 février 1829 un voyageur athée, nous avons assisté par une grande protection à un spectacle lugubre. Bans celte immense église de Saint-Pierre, quelques ouvriers menuisiers, éclairés par sept ou huit flambeaux, clouaient définitivement le cercueil de Léon XII ; des ouvriers maçons l’ont ensuite hissé avec des cordes et une grue au-dessus de la porte où il remplace Pie VII. Ces ouvriers ont plaisanté constamment : c’étaient des plaisanteries à la M achiavel , fines, profondes et méchantes. Ces hommes parlaient comme les démons de la Panhypocrisiade ; ils nous faisaient mal ’. »
Les packs imitent les Césars. — Cette tendance vers l'incrédulité et cette habitude de traiter peu sérieusement les choses religieuses, qu’on trouve à la fois de nos jours dans le haut clergé et dans le peuple italien , fut encore plus développée par le souffle philosophique du xvm* siècle; mais elle existait déjà depuis longtemps, et c'est ailleurs qu’il en faut rechercher la cause. A force de ne se préoccuper que du côté matériel du christianisme, les papes et le clergé romain avaient fini par sacrifier le cœur même de la religion au cuite. Ils voulurent trop d'éclats, trop de cérémonies, trop de fêtes symboliques, et, à leur insu sans doute, ils reconstruisirent pièce à pièce le paganisme que les premiers chrétiens avaient détruit. Les successeurs de saint Pierre prirent le premier titre des Césars, celui qui brille encore en lettres de bronze sur l'obélisque de la place de Monte Citorio, dédié à Auguste, Pontifcjc Maximus, souverain pontife, et ils s’habillèrent de la tunique blanche du flamine dial et de la pourpre des maîtres du inonde. Celle qui décorait les flamines de Jupiter échut aux cardinaux ; les évêques empruntèrent aux augures leur lituui ou bâton recourbé , qui devint la crosse , et la mitre aux pontifes. Les anciens chefs des curies ou curions se transformèrent en curés, et les vestales en religieuses; on poussa l’imitation si loin, qu’on se mit à couper les cheveux à ces dernières comme aux jeunes filles consacrées à la déesse du feu. Les cieiges remplacèrent les teedn ou torches saintes, les lampes des sanctuaires les lampes des temples , les madones des carrefours et du coin des rues l’image des dieux Lares. Il n'y a pas jusqu'aux flagellants qui n'aient ramassé le fouet des Luperques, et ce plagiat du paganisme est tel, qu’on ne peut ni prendre l’encens de la main des enfants de chœur sans rappeler les Camilles, ni toucher à l’eau bénite sans rappeler l'eau lustrale, ni baptiser les nouveau-nés sans rappeler la salive des matrones romaines, ni, ce qui est plus étrange enfin, enterrer un pape sans rappeler dans les novendiali les novemdiales ou sacrifices institués par Tullius lloslilius
I. Charles de Brosses, l'Italie U y e cent atu, ou Lettres écrites h quelques amis en «739 et «7*<i, tome II, p. 4M.
1. Bejle ( Steudahl ) , Prtmenutlea dam Rome, tome II, p. 540.