GUERRE CIVILE
briguer et obtint le consulat. On parlait alors d’une expédition en Asie contre Mithridate. C’était une riche proie; et comme dans la guerre, dépouillée depuis longtemps de son prestige de gloire, généraux et soldais ne voyaient qu'un but de pillage, Sylla sollicitait ardemment celle d'Asie. Mais il avait un concurrent formidable. Marius, plus avide de lauriers que d’or, rêvait, malgré ses soixante-huit ans, de nouveaux triomphes; il avait vaincu en Espagne, en Gaule, en Afrique, il voulait vaincre en Orient et voir devant son char, en remontant au Capitole, Mithridate traîner les chaînes portées par Jugurtba. 11 semble qu’on ne pouvait rien refuser au vainqueur des Teutons : Sylla cependant l’emporta. Mais Marius ne se tint pas pour battu. Les citoyens des tribus nouvelles étaient là sous sa main, tout chauds encore des ardeurs de la guerre sociale, et frémissants de rage contre les patriciens qui les avaient trompés avec tant de mauvaise foi : c’est sur eux qu’il s'appuya pour obtenir ce que lui refusait le sénat. Le tribun Sulpicius, recommençant à son instigation le rôle d’agitateur qu’Apuléius avait joué naguère, présente une loi tendant à distribuer tous les nouveaux citoyens dans les anciennes tribus. Une telle loi était une épée à deux tranchants ; d'un côté elle achevait la victoire des peuples qui avaient soutenu la guerre sociale, et de l’autre elle frappait tous les ennemis de Marius en lui donnant la majorité. Chevaliers, sénateurs, patriciens , plébéiens des tribus urbaines, soldats et clients de Sylla, se réunirent donc pour la repousser; on la discutait tous les jours au Forum, au milieu des bâtons et des pierres, seuls arguments employés par les deux partis. Mais, le jour du vote, les nouveaux citoyens étant venus avec leurs glaives cachés sous leurs robes les montrèrent aux opposants, chassèrent du Forum les consuls, qui faillirent être égorgés , tuèrent sur place le fils de l’un d’eux, gendre de Sylla, firent passer la loi, et donnèrent à Marius le commandement de la guerre contre Mithridate.
Quant à Sylla, qui dans cette bagarre dut la vie à la générosité de son rival, il s’était enfui en toute hâte et avait regagné son camp de Nola. En arrivant il réunit les soldats devant le prétorium et leur exposa l’état des choses. Si les légionnaires qui l'écoutaient avaient connu la pensée de Marius, Sylla aurait perdu son éloquence. Ce qui leur importait en effet ce n’était pas d’obéir à tel ou tel chef, mais de conserver la guerre d'Asie où brillait l'espoir d’un riche butin. La misère avait abaissé le soldat romain et dégradé son coeur à ce point qu'il ne regardait plus la guerre comme un but honorable et glorieux , mais comme une affaire lucative. Craignant donc que Marius n’emmenât d’autres légions au pillage de l’Asie, les six qui formaient l’armée de Nola se mirent à crier tumultueusement : A Rome ! à Rome ! allons venger la dignité du consulat outragée et délivrer nos concitoyens !
Pour ne pas laisser refroidir ce zèle, Sylla se mit en marche sur-le-champ. Il n’avait pas fait deux milles qu’on vit deux tribuns militaires arriver à toute bride, apportant les ordres de Marius : il était trop tard , les soldats les lapidèrent et n’en coururent qu'avec plus d'ardeur. Mais parmi ces hommes égarés et dégénérés , il y avait encore des Romains. Tous les tribuns militaires, les centurions, les décu-