CHAPITRE VI
citoyens; il m'a remplacé par le (lamine Mérula. C'est une iniquité sans exemple dans nos annales, et pourtant je la souffrirais en silence s'il ne s'agissait que de moi ; mais je ne puis souffrir le mépris qu'on témoigne aux soldats de la République. Si nous courbons la tête, en effet, sous ce traitement injurieux, quel besoin aurat-on désormais de tribus et de comices t Pourquoi solliciter des suffrages qu'on foule aux pieds?... et quelle influence aurez-vous au Forum, si vous ne pouvez maintenir votre vote, et si l'on vient impunément avec un sénatus-consulte briser les faisceaux des consuls que vous avez choisis? a
A ces mots déchirant sa robe, il descendit précipitamment du tribunal de gazon élevé devant le prétorium, se coucha aux pieds des soldats, la face contre terre, et y resta poussant des soupirs et des sanglots, jusqu'à ce qu'on vint le relever à grands cris et le replacer sur le siège consulaire. Émus par cette scène dramatique et nouvelle pour les camps, les légionnaires lui rapportèrent des faisceaux, et lui crièrent avec chaleur de reprendre la robe de pourpre et de marcher à leur tête, qu’ils étaient prêts a le suivre partout. Au même instant, les tribuns militaires prêtent entre ses mains le serment d'usage pour eux et pour leurs manipules. Cinna ne laisse pas refroidir leur zèle, il fait sonner la trompette et se dirige sur Rome au pas militaire. On n'avait pas achevé de briller les victimes d'Octavius, qu'on vit le consul, dont le sénat ne s'inquiétait plus, apparaître avec une armée à la porte Colline. L'émotion fut vive à celte vue dans la curie Hostilia, mais elle devint bientôt de la terreur, quand on aperçut Marius, sur la rive droite du Tibre, qui venait rejoindre Cinna.
Rt-roca de Maries. — A la nouvelle des mouvements de Rome, le vieux proscrit était accouru de l'exil. Débarque dans un port d'Étrurie avec un corps de cavalerie numide, il avait été rejoint par une foule de vétérans étrusques et d'esclaves, et lui, pieds nus, couvert d’une loge sale et déchirée, effrayant à voir avec sa chevelure inculte et sa barbe qu'il laissait croître depuis sa proscription, il marchait à la télé de cette armée sans frein et sans entrailles, comme le génie de la vengeance. S'effaçant avec respect devant sa vieille gloire , Cinna lui envoya aussitôt les faisceaux de proconsul et des licteurs; mais il les refusa et voulut se borner à l'humble rôle d'auxiliaire, le seul, disait-il d'un air farouche, qui convint à un proscrit. Malgré cette abnégation, il anima tout de son activité ardente et juvénile encore dans un corps brisé par l'Age , et conseilla si bien Cinna et ses deux lieutenants , Carbon et Scrtorius, que les troupes sénatoriales se trouvèrent dispersées sans combat, et que le sénat lui-même, placé, dans une ville étroitement bloquée de toutes parts, entre la révolte des esclaves, que les trompettes de Marius appelaient à la liberté, et la guerre civile qui grondait devant la Curie, fut forcé de s’humilier et d'envoyer des députés aux proscrits.
Cinna les reçut sur son tribunal élevé à une portée de trait de la porte Colline. Là, invité à venir remplir les devoirs de sa charge , mais après avoir prêté serment d'épargner le sang romain et de ne faire mourir aucun citoyen sans jugement, il repoussa cette condition et promit seulement en termes généraux qu’il ne serait
M A IU U S ET SïLLA.
l'auteur volontaire de la mort de personne. En même temps, il envoya à Octavius qui avait fait un détour pour entrer dans la ville par d'autres portes , l’ordre de s'éloigner de peur qu'un malheur ne lui arrivât contre son gré. Telle fut la réponse que Ut Cinna aux députés du sénat du haut de son siège consulaire. Seul, Marius, debout, près de lui, n’avait rien dit; mais son silence était effrayant, et dans la joie cruelle qui brillait sur son visage, on voyait couler des torrents de sang.
Ses ennemis sont raoscares. — La conférence finie, Cinna, Marius, Sertorius et Carbon se mettent à la tête de leurs cohortes , et s'avancent vers les portes dont sénat avait fait lever les herses. Arrivé près la porte Colline, Marius s'arrêta et refusa d'aller plus loin , malgré les instances des délégués du sénat , en disant d'un ton moqueur qu'il n'était pas permis aux bannis de franchir le seuil des portes de Rome. Les tribuns réunirent aussitêt le peuple pour révoquer le décret de Sylla; mais on avait à peine commencé à recueillir les votes, que Marius, levant ce masque ironique du respect aux lois, entra avec ses Hardy aies. C'étaient des esclaves fugitifs dont il avait fait ses licteurs. Suivi de ces désespérés dont les bras meurtris par les fers , le corps labouré par le fouet et les verges, en rappelant les terribles griefs de l'esclave, annonçaient une vengeance sans pitié , Marius monta au Capitole au milieu de la terreur sombre et silencieuse qui planait sur les patriciens. Religieux comme un flamine, il ne voulait pas frapper ses victimes avant d'avoir immolé celles des dieux. Mais Cinna, plus jeune et plus impatient, avait déjà donné le signal des vengeances.
Moar b’Octavios. — Sur la foi des augures, qui lui étaient favorables, Octavius était resté à Rome. Des amis prudents lui conseillaient de s'éloigner, mais son respect pour la légalité l'enchaînait à son poste. « Ma place est ici, répondit-il à toutes les instances : la loi m’ordonne de rester dans la ville. » Cependant, comme malgré cette vénération pour la loi il avait fait égorger illégalement dix mille hommes, il consentit à s’éloigner momentanément. Porté en grand costume consulaire sur le siège d'ivoire que précédaient ses licteurs armés de haches et de faisceaux, et accompagné des plus illustres patriciens et de quelques légionnaires , il se dirigeait vers le Janicule, quand on l’aperçut du Capitole. Censorinus, mettant son cheval au galop , courut aussitôt après lui avec ses Numides. Les sénateurs le pressaient de nouveau de prendre la fuite : on lui présenta même un cheval, mais il le refusa, et attendit la mort avec dignité. Censorinus lui fit trancher la tête et la porta à Cinna, qui ordonna de l’accrocher toute sanglante aux rostres du Forum. Tel était le progrès de la guerre civile. Les soldats avaient tué un consul pour la première fois à Nola, mais en respectant son cadavre; le seconde fois qu’ils oubliaient le caractère inviolable de cette magistrature sacrée, ils assimilaient les restes du mort à ceux des plus vils criminels.
La tête d'Octavius ne resta pas longtemps seule : ce jour-là et les jours suivants, les égorgeurs ne cessèrent d'orner les rostres de leurs trophées sanglants. Arbre de vengeance et de deuil, la tribune aux harangues fut bientôt couverte de têtes, fruits