CHAPITRE VI
horribles des guerres civiles. On n'y attachait que celles des sénateurs; les chevaliers n’étaient pas même admis à cet honneur lugubre : leurs cadavres , abandonnés sans sépulture, sur les places ou dans les carrefours, servaient de pâture aux chiens et aux corbeaux. Les prescripteurs, ne redoutant ni justice divine ni justice humaine, ordonnaient le meurtre sans remords, et leurs satellites, ivres de sang et de vengeance, le commettaient sans pitié. Cette boucherie dura cinq jours; tous les patriciens notés comme ennemis du peuple furent égorgés dans leurs palais, leurs maisons de campagne, ou sur les chemins. Rien ne pouvait sauver les proscrits. Le rhéteur Antonius, aïeul du triumvir et l’un des meilleurs orateurs de son temps, s’était caché dans un village aux environs de Rome; le tavernier du lieu voyant l’esclave d'un de ses voisins venir chercher du vin plus souvent que de coutume, demanda la cause de cette dépense extraordinaire ; l’esclave lui dit quelques mots à l’oreille, et le tavernier courut sur-le-champ à Rome parler à Marius; à la tombée de la nuit, un tribun militaire s’arrêtait avec des soldats devant la maison désignée. Le tribun fit monter scs hommes , mais ne les voyant pas revenir, après une assez longue attente, il monta lui-même, et les trouva qui écoutaient, bouche béante , l’orateur Antonius. Moins sensible que scs soldats aux charmes de l'éloquence , le barbare tribun trancha d'un coup d’épée cette tête qui , en tombant , parlait encore.
Maries rocnsriT la faiblir dr Stlla. — Plus heureuse, la femme de Sylla s'échappa avec ses enfants. Marius ne put assouvir sa vengeance que sur des pierres; mais après avoir rasé jusqu'aux fondements la maison de son ennemi et confisqué ses biens, il lança ses Bardyates contre les membres du sénat vivants encore ou en fuite. Ceux-ci se précipitèrent à cette curée humaine , comme des tigres déchaînés. Ils avaient eu bien & souffrir de la barbarie de leurs maîtres, mais ils prirent aussi une bien terrible revanche !... Toutes les infamies qu’ils avaient subies ils les firent subir à leur tour aux proscrits et à leurs familles. Ce furent de telles bacchanales de vengeance et de cruauté, que le sang patricien de Cinna se révolta aux cris des enfants et des femmes des nobles violés par les esclaves. Cernant, une nuit, leur camp à l'improviste , pendant qu’ils dormaient ivres de vin et de débauche, il les fit tous massacrer jusqu'au dernier par ses Gaulois.
Cette exécution était nécessaire : déjà la classe servile, qui portait seule tout le poids du travail et qui était devenue l'indispensable bête de somme de la société romaine, donnait chaque jour des signes de révolte alarmants. Formidable par le nombre elle ne pouvait être contenue que par la terreur; et la force elle-même se serait brisée contre leur multitude, si la communauté de douleurs avait uni les esclaves et les eût guidés vers un but commun. Mais ils étaient isolés, sans lien suffisant entre eux, et quelquefois assez dégradés par la servitude pour traîner leur chaîne avec plaisir. Ainsi , par un contraste remarquable, lorsque les esclaves délivrés de leurs fers par Marius , se portaient à Rome à des excès sans nom contre leurs anciens possesseurs , les esclaves de Cornutus, au contraire, sauvaient leur
MARIUS ET STLLA. 95
maître à deux pas de Rome. Voyant venir les prescripteurs , ils cachèrent Cornutus dans une caverne. Puis passant son anneau d'or au doigt d’un cadavre qu'ils avaient ramassé dans les environs, et une corde au cou de ce cadavre, il la placèrent sur un bêcher, y mirent le feu, et dirent aux soldats qu’ils brûlaient leur maître qu’on venait d’étrangler.
Mais pour une victime qui lui échappait , Marins en prit deux plus illustres sur les bancs du sénat. Lutatius Catulus, son ancien collègue qui lui devait la vie, et le grand prêtre de Jupiter Mérula , s’étaient montrés les plus ardents à voter son exil ; il aurait pu se contenter de les indiquer de l’œil , mais Rome entière les connaissant pour ses ennemis déclarés , il mit une sorte de pudeur à ne les frapper qu'avec le glaive des lois. Cités l'un et l’autre par des accusateurs devant le peuple, Catulus et Mérula envoyèrent demander grâce. Marius fut inflexible; à toutes les sollicitations de leurs amis il ne répondit jamais que ces mots : 11 faut qu'ils meurent ! Les proscrits, sans espoir d’échapper, car ils étaient soigneusement gardés â vue quoique libres, moururent alors en Romains. Le jour de la comparution, Catulus fit allumer du charbon dans une chambre fraîchement crépie à la chaux et s'asphyxia. Mérula pendant ce temps était au Capitole, et consignait sur ses tablettes qu’il venait de quitter son bonnet de (lamine , fait avec la peau d’une victime blanche. Comme il écrivait encore , la trompette qui l’appelait retentit à la porte du temple de Jupiter. Quand elle sonna pour la quatrième fois il se fit ouvrir les veines, et tournant autour de l’autel du père des dieux l'arrosa de son sang en prononçant les plus terribles imprécations contre les ennemis de sa patrie et dévouant leurs têtes aux divinités infernales!...
Mobt dk Marius. — C'est à ce même autel que se rendait Marius, le t" janvier de l’an 86, pour remercier Jupiter de son septième consulat, car la prophétie vraie ou fausse des sept aiglons s’était réalisée, lorsqu’il rencontra sur la voie Sacrée le sénateur Licinius. Quelques murmures avaient échappé au consulaire , Marius se contenta de tourner la tête en passant, et d’ordonner qu’il fût précipité à l'instant même du haut de la roche Tarpéiennc. Scxtus Licinius , deux préteurs, qu'il proscrivit en revenant du Capitole, et un tribun du peuple que son fils tua de sa propre main, furent ses dernières victimes. Après avoir fait cette demjère libation à Némésis, sa soif de vengeance s’éteignit, la colère sortit de son âme, et ce grand vieillard transformé tout à coup parut comme illuminé des rayons de la sagesse antique. Calus Piso nous apprend qu’un soir, au sortir d’un festin , se promenant par un beau clair de'lüne avec ses amis, il leur raconta sa vie, ses campagnes, ses combats, ses malheurs, ses triomphes; puis après leur avoir fait admirer les faveurs, les caprices et les retours de la fortune, qui paraissant jouer avec lui depuis sa jeunesse, tantôt l’avait élevé au faite de la gloire et de la puissance, tantôt l'avait jeté avec dédain sous les roues de son char, il ajouta en souriant : a II ne convient pas à un vieillard de soixante-dix-huit ans de se fier plus longtemps à une déesse si inconstante. » Embrassant scs amis avec un attendrissement qui ne lui était