PROSCRIPTIONS
dant qu'il lavait scs mains sanglantes dans l'eau lustrale du temple d'Apollon , un citoyen, nommé l'Iætorius, ne put retenir un geste d’indignation; alors Sylla, qui avait reçu le présent de Catilina sans s'émouvoir et sans interrompre son discours, s'arrêta pour faire un signe , et la tète de Plajtorius vint rejoindre sur la tribune celle du supplicié.
Sylla dictaîech. — Voilà à quel degré d'avilissement était tombée Rome. Les autres villes de l'Italie ne subjssaient pas le joug militaire moins passivement. Les frappant en maître irrité du fléau de sa vengeance , Sylla rasait leurs murailles, démantelait leurs citadelles et les ruinait par d'énormes contributions. Quand il les eut désarmées et affaiblies au point de rendre toute résistance im|>ossible , il leur prit leurs meilleures terres et les distribua , en même temps que les propriétés des proscrits, à ses vingt-trois légions. Après s’ètre ainsi créé des points d'appui formidables dans toute l'Italie , avoir enfermé Rome dans un triple cercle de soldatspropriétaires, d’autant plus étroitement liés à sa cause que tout ce qu’ils possédaient dépendait du maintien de sa puissance, et s'être entouré dans la ville de dix mille affranchis appelés les Cornéliens , il alla passer quelques jours à la campagne et fit savoir au sénat qu'il daignerait accepter la dictature. Aussitôt cette assemblée, qui n’avait plus ni énergie, ni volonté, ni action politique, et ce peuple qui , tremblant comme un vil troupeau , n'était plus bon qu’à suivre un maître, sous un titre mort depuis cent vingt ans, décernèrent à Sylla une tyrannie sans limites.
R ne tarda pas à leur montrer comment il comprenait ce pouvoir nouveau. Afin de paraître conserver l’ombre de l'ancienne constitution, il avait permis au peuple d'élire des consuls. Lucrétius Offella , un de ses lieutenants , se mit à briguer les suffrages avec cette ardeur qui entraîne quelquefois les hommes vers les magistratures ou les honneurs dont l’éclat fut si grand autrefois que leur ombre même a du prestige. Cet empressement déplut à Sylla. Sous prétexte qu'il fallait avoir exercé la préture pour demander le consulat, il envoya dire à Lucrétius que la loi s'opposait à sa candidature. Ce scrupule d'un homme qui avait répondu tant de fois , dans les mêmes circonstances ; « Ne parlez pas de lois à celui qui porte l'épée ! » ne semblant pas sérieux à Lucrétius, il continua de solliciter les suffrages. Alors Sylla, voyant du haut de son tribunal qu'il ne tenait pas compte de son avis , ordonna froidement à un centurion d'aller lui trancher la tête , ce qui fut exécuté sur-le-champ au milieu d'un frémissement général. Mais le dictateur, levant une main pour commander le silence , et montrant de l'autre les haches de ses vingt-quatre licteurs :
« Citoyens , dit-il avec son sang-froid ordinaire , écoutez cet apologue : pendant qu'il poussait la charrue, un laboureur fut mordu par les poux; il interrompit deux fois son travail pour les tuer ; mais quoique la seconde il en eût écrasé un plus grand nombre que la première, ils reparurent une troisième fois et le mordirent de nouveau. Lassé alors d'éplucher sa tunique, il la jeta au feu pour brûler toute cette