CHAPITRE VI
vermine d'un seul coup. Les vaincus deux fois épluchés sont ici, ils m’entendent; qu'ils ne me forcent pas à faire comme le laboureur ! r>
Abdicatiok de Svlla. — Le peuple, qui aurait dû le mettre en pièces, lui vota une statue d'or. Aussi , pour l'accabler de son mépris d'une manière plus insultante encore , l'année suivante , en 79, il se rendit au Forum en déclarant qu’il était prêt il rendre compte de tous ses actes et à revenir sur le passé, si l’on avait des griefs à formuler. Puis il abdiqua la dictature , déposa les haches et les faisceaux, renvoya ses licteurs , et , seul avec ses amis, se promena tranquillement dans ce Forum où il avait fait égorger quatre-vingt-dix sénateurs, quinze consulaires, deux mille six cent3 chevaliers, et dans les rues de cette ville à laquelle il faisait porter le deuil de cent mille citoyens. De toute cette foule pleine des parents des proscrits et qui tremblait encore devant lui , il ne sortit qu'un jeune homme qui , avec le courage et l’indignation de son Age, osa le suivre jusqu'à sa demeure en le chargeant de malédictions.
Sa mort. — Mais ce fut là tout. Rassasié de pouvoir, fatigué d'honneurs et dégoûté des hommes, il remplit pendant quelques jours, dans des festins publics, le ventre de ce peuple abject qui ne le traînait pas aux gémonies , l'amusa au cirque avec quelques gladiateurs, et se retira ensuite pour jouir de la vie dans sa villa de Cumes. Il emmenait dans ce lieu de délices la plus belle femme de Rome. Valérie , fille de Messala, dont l'histoire doit flétrir le nom, afin de signaler l'empressement avec lequel les belles patriciennes couraient à la honte par ambition , se jeta effrontément à la tète de cet horrible pustuleux , et sollicita à genoux , en la pressant sur ses lèvres vermeilles, cette main de vieillard couverte de sang et d’ulcères. L'épaphrodite de soixante ans la lui accorda , mais sans sacrifier ses amours infâmes. Ainsi l'histrion Roscius, le mime Sorix, et cet épouvantable Métrobius, qui jouait encore en cheveux blancs les rôles de femme , le suivirent aussi à Cumes. Là , en moins d'un an , le vice et les sales débauches firent ce que n'avaient point osé faire le peuple et le sénat. On eût dit que la Providence complétait sur lui , par une juste expiution, l'apologue du laboureur. Dissoutes par une corruption anticipée, toutes ses chairs contenaient une telle fourmilière de vermine , qu’on vit bientôt qu’elles ne périraient que dans les flammes du bûcher. Il mourut comme il avait vécu , dans la débauche et le meurtre, entre l'impur Métrobius et le cadavre d'un questeur qu’il venait de faire étrangler.
Ses fdsérailles. — Sylla mort , il semble que Rome aurait dû se relever aussitôt ; peuple et sénat se prosternèrent au contraire plus lâchement devant son cadavre. Un consul voulait qu’on le déposât sans pompe dans le tombeau de sa famille, mais l'armée ne l'entendait point ainsi. A sa demande , ou plutôt par ses ordres, cet amas de pourriture fut promené triomphalement dans toute l'Italie et porté à Rothe sur un lit d’or avec une magnificence royale. Le cortège, précédé de trompettes sonnant une marche lugubre, était formé par une nombreuse cavalerie et par une masse épaisse de légionnaires. Tous ceux qui avaient combattu avec Sylla et
FÜNf.R AILLES DE SYLLA.
auxquels il avait distribué des terres, accouraient en armes de toutes parts et se rangeaient à mesure derrière les premiers en ordre de bataille. En arrivant il Rome, vingt-quatre licteurs se placèrent en tête du convoi ; les divers collèges des pontifes, des (lamines, des augures, des frères anales, avec leurs couronnes de blé, des vestales aux cheveux coupés , entourèrent le lit funèbre. Les dames romaines apportèrent deux cents corbeilles pleines d'aromates, et offrirent à la mémoire de celui qui avait fait tant de veuves deux statues de grandeur naturelle, composées de cinnamomc et de l’encens le plus pur : l'une représentait Sylla en manteau dictatorial ; l’autre, un licteur portant les faisceaux devant lui.
Tous les sénateurs et les magistrats venaient ensuite en robe de pourpre, et après eux l’ordre entier des chevaliers avec leurs casques et leurs anneaux d'or. L’armée, rangée légion par légion, fermait le cortège. Les cohortes portaient des enseignes d’or, et la plupart des coliortales des armures d'argent. Aux sons lugubres des trompettes le sénat répondait par des acclamations , qui répétées par les chevaliers , l'étaient immédiatement par l'armée, et après l'armée par le peuple. En arrivant dans le Forum on s'arrêta devant cette tribune aux harangues oü avaient été clouées tant de têtes, et le Romain le plus éloquent y fit l'oraison funèbre du défunt. Puis les quatre plus robustes sénateurs chargèrent le lit d'or sur leurs épaules et le portèrent au Champ-de-Mars, où les rois seuls avaient été ensevelis.
Tandis que l'orgueil militaire et la |>cur rendaient aux restes de l'égorgeur de Rome des honneurs magnifiques, l’Anio roulait dans ses flots les ossements privés de sépulture de l’homme qui l’avait sauvée. Tel est, sur ce sol ingrat, le salaire des grandes choses faites pour la patrie ! Manlius précipite les Gaulois des roches du Capitole, on l'en précipite A son tour sur une vngue accusation; des tribuns veulent relever la statue de la Liberté , ils sont jetés au Tibre ou tombent sous le poignard en plein Forum ; le vainqueur d'Hannibal est chassé de Rome, et le vainqueur des Teutons, que tout Romain, quand il était assis avec sa femme et ses enfants au foyer domestique, associait naguère, dans sa reconnaissance, aux dieux immortels, en lui offrant les prémices de sa table et les premières libations de sa coupe, n'a pas même un tombeau dans cette Rome et dans cette Italie qu’il sauva des Barbares. A la vérité , l'histoire , en ses tardives mais inflexibles réparations , a refait la part de chacun. Cherchez Caïus Marius dans le passé, vous serez éblouis du reflet de gloire qui dore encore sa grande ombre ; cherchez Cornélius Sylla, et du marbre qui recouvrit au Champ-de-Mars ses chairs putréfiées, il ne sortira qu'une vapeur de sang et l'horrible odeur de scs vices. •