CHAPITRE PREMIER
assainirent le Vélabre. Un solide rempart de construction étrusque remplaça les anciens retranchements en terre battue de Romulus; le sommet du mont Capitolin fut aplani pour recevoir les fondations du temple de Jupiter, et enfin le peuple, déjà avide de spectacles, put bientôt applaudir, dans un vaste cirque entouré de loges de bois pour les chevaliers et les pères, aux luttes du pugilat et aux courses de chevaux, imitation grossière des jeux olympiques.
Aux soins de la paix succédèrent ensuite, mais par intermittences, ceux de la guerre : pendant vingt-cinq ans Rome eut à lutter, dans le bassin du Tibre, entre les escarpements couverts de sapins et de mélèzes du Cimino et les collines Algides, contre les tribus de la Sabine ; celles-ci , lasses cependant de choquer en vain leurs boucliers contre l’épée romaine, venaient de demander la paix et d’oll'rir en signe d’hommage un trône d’ivoire à Tarquin, lorsque deux assassins, apostés par les fils d’Ancus, lui brisèrent le crâne à coups de hache. Ceux-ci croyaient bien ramasser la couronne de leur père dans le sang de leur tuteur, mais ils n’eurent que l’odieux du crime : un autre en recueillit les fruits. Servius Tullius, un ancien esclave intelligent et courageux, auquel Tarquin avait donné sa fille, releva le cadavre du vieillard , l’emporta dans la curie royale, et , criant par la fenêtre au peuple qu’il n’était que blessé, profila de la fuite des fils d’Ancus et de la stu[ieur de leurs amis pour se faire proclamer roi.
Servies Tullius. — Bien que cette élection eût été obtenue par surprise, Servius la justifia brillamment : aussi heureux que Tarquin dans scs courses militaires contre la fédération latine, il se montra de plus législateur habile en organisant l’étal politique de Rome. La constitution de la ville, taillée d’abord à coups d’épée par Romulus, modifiée seulement par Tarquin, qui doubla le nombre des chefs des familles et porta celui des chevaliers à douze cents, était pleine d’imperfections et de lacunes. Servius la refondit hardiment de la manière suivante : Il créa dix-huit nouvelles centuries équestres du cens le plus élevé et divisa le peuple en cinq classes, en séparant les jeunes gens des vieillards. Les pères des vieilles familles, que nous appellerons désormais patriciens, les chevaliers et les prêtres, formèrent quatre-vingt-dix-neuf centuries; le peuple tout entier, quoique vingt fois plus nombreux, n’en composa que quatre-vingt-seize. Ainsi se trouvaient posées pour des siècles les bases de la puissance des plus riches au détriment des plus forts. Personne n’était privé du droit de suffrage, mais la prééminence et la majorité étaient assurées immuablement à ceux qui avaient le plus d’intérêt à la chose publique.
T*Rt)inti ls Superbe. — En déshéritant la plèbe au profit des patriciens, Servius n’avait pas à craindre ces mystérieux coups de tonnerre qui foudroyaient à l’improvistc les chefs devenus trop puissants et croyait probablement pouvoir compter sur un long règne, il n’eu fut pas ainsi : ces ennemis , qu’il ne redoutait que dans la classe privilégiée, il les rencontra dans sa famille. Lucius Tarquin, son neveu et son gendre, voulant lui succéder comme il avait succédé lui-même à son beau-
LES ROIS
père, sc lassa d'attendre et le tua. En poussant son char pour arriver plus vile à la curie sur le corps palpitant de son pire, Tullie prouva que l’ambition étouffait tout sentiment humain dans ces cœurs farouches : quant à Lucius Tarquin , le jour où il s’empara du pouvoir sans les patriciens et les prêtres, il comprit à merveille qu'il les aurait pour adversaires et les gouverna en conséquence avec une verge de fer. Aux premiers murmures il mit en pratique le système qu'il indiquait silencieusement au messager de son fils réfugié chez les Gabiens pour les trahir, et les têtes patriciennes tombèrent sous la hache du licteur comme les plus hautes tètes de pavots étaient tombées sous sa baguette. Ce ne furent là que scs premiers pas : fort de l’alliance des Latins, qui avaient consenti sous ses auspices à se confédérer avec Home, fier des victoires remportées dans la plaine sur les Volsques, et peut-être ébloui par l’or conquis au sac de Suessa-Pomctia, Tarquin , justement nommé le Superbe , poussa bientôt la tyrannie jusqu’aux extrêmes limites. Tullie n’avait pas foulé plus froidement sous les pieds de ses chevaux le cadavre de son père qu’il ne foulait les patriciens cl les pontifes. Autant valait lancer un char du haut de celte roche Tarpéienne où s'élevaient déjà, par ses soins , les colonnes du Capitole.
Bientôt patriciens et pontifes songèrent à prendre leur revanche. Toutes les fois qu’ils formaient un complot, ils prenaient soin d’y préparer le peuple par l'annonce de quelque prodige. Un orage avait présagé la mort de Romulus, une pluie.de pierres celle de Tullus , un aigle l'avéncment du premier Tarquin ; la chute du dernier fut prédite de la même manière. Un jour, les augures racontèrent à voix basse qu'un serpent sorti de l’autel domestique du tyran avait dévoré la chair des victimes. Le peuple en conclut aussitôt que les dieux abandonnaient Tarquin , et il attendit avec une anxiété mêlée de terreur l’explication de ce prodige. On ne la lui laissa pas attendre trop longtemps. Tout à coup, pendant que l'armée rampait sous les mursd’Ardea, la ville aux souterrains, Junius Brutus, chef des conjurés, pandt dans le Forum suivi de tous les colons de Collalia et brandissant un poignard ensauglanlé. Jetant son masque de folie , il raconte l'outrage fait par le fils du tyran à Lucrèce , montre ce poignard que la chaste matrone a plongé dans son sein pour se punir du crime de Sextus, et demande vengeance au nom de l’honneur des Romains.
La fotde, que poussaient à la révolte ses chefs naturels et ses prêtres, répond à l’appel de Brutus pur des cris de colère et une immense acclamation. La royauté est aliolie. Tarquin accouru en toute hâte trouve les portes de sa ville fermées et n'a que le temps de se réfugier chez les Étrusques, et Sextus, chassé du camp par les soldats qui, au récit de Brutus, s'enflammèrent de l'indignation de leurs pères, alla chercher la mort chez le peuple qu’il avait trahi.
Ainsi périt la royauté à Rome après 211 ans d’existence.
Durant toute celte période sept hommes l’exercèrent successivement. En la dégageant du merveilleux de la légende, leur individualité se détache assez nettement sur le fond obscur des siècles |mur ne pas être tenté de les transformer eu mythes