CHAPITRE PREMIER
comme l’ont fait Niebuhr et scs amis. Dire que l’histoire des rois n'est qu’une allégorie dans laquelle Rémus personnifie le principe plébéien en lutte avec le principe patricien figuré par Komulus; que le peuple s'appelle Tullia quand il élève les Tarquiniens au Irène , Ilostilius quand il se bat , Servies quand il meurt sous les coups des grands, et Brutus quand il ressuscite, n'est-ce pas avoir plus d’imagination que les augures? Sans prendre plus au sérieux l’ingénieux système d’Orioli qui a inventé une loi antisalique en vertu de laquelle tous les rois étaient des gendres succédant à leurs beaux-pères, on ne peut s’empêcher cependant de remarquer comme singularité historique le grand rôle que jouent les femmes pendant cette première époque. La royauté commence quand on fait violence à Silvia, elle finit quand on fait violence à Lucrèce. Depuis la courtisane ou louve Acca Laurenlia qui nourrit les deux jumeaux traditionnels sous le figuier sauvage, jusqu’à la mauvaise fille de Servit», c’est toujours la femme qu’on voit sur les points culminants de l’histoire. Mère de famille, elle se jette entre les javelots romains et les lances sabines; amie discrète et mystérieuse, elle conseille Numa; prêtresse de Diane, elle souille l’ambition au premier Tarquin ; fille sans cœur, elle entraîne le second au parricide. Son influence , qui éclate avec la même énergie pour le bien et pour le mal , forme le trait le plus curieux de Rome primitive.
Tableau de Roue sous les Rois. — Cette Rome des rois ne ressemblait guère en effet à celle des consuls. Nous allons voir ce qu’elle devint sous le gouvernement patricien ; mais avant de la suivre dans son immense développement , arrêtons-nous un moment au seuil du consulat pour jeter un coup d’œil sur sa force, ses mœurs et cette admirable organisation militaire qui allait lui donner l’empire du monde.
La ville carrée (quadrata) de Romnlus n’avait occupé que le mont Palatin; peu à peu sa population s’était étendue sur les monts Aventin, Capitolin, Cœlius, Quirinal et Esquilin. Servius et Tarquin couvrirent ces trois dernières collines au point où, s’éloignant du Tibre, elles se confondent avec la campagne, d’un rempart épais et terrassé (agger), dominant sur un fossé large de cent pieds et profond de trente. Celte enceinte, prolongée jusqu’au Janicule, correspondait juste à la rive qui, de la pointe de l lle ’libérine, fait face à i’Aventin, et formant un angle dont le sommet s'appuyait à la porte Janiculensis, suivait la pente du mont Aventin vers le Tibre , pour aller remonter la crête du Cœlius, et fermer la vallée qui le sépare de l'Esquilin. L’ Aventin avait été laissé hors des murs à cause des chênes noirs peuplés de corbeaux et d’oiseaux de mauvais augure qui hérissaient ses pentes abruptes.
Rome ainsi enclose couvrait une superficie de six cent trente-huit hectares. Vue extérieurement avec son enceinte flanquée de tours carrées et sa forteresse oblongue du Capitole , elle offrait partout l'image de la guerre. A l'intérieur on ne trouvait que celle de la pauvreté et de la simplicité rustique des premiers âges. Les maisons, en terre et en chaume pour la plupart, ne s'élevaient pas au-dessus du rezde-chaussée : des toits de roseaux à peine suffisants pour les protéger contre les nrdeurs du soleil et les pluies, abritaient les fils de Quirinus. Leurs lits étaient les
LES ROIS
joncs du Tibre ; leurs richesses, leurs terres et leurs troupeaux. Le sénateur paissait lui-même ses brebis , et ne venait à Rome que les jours de marché et de comices pour donner son vote et vendre son huile, son vin, ses fruits et ses vieux esclaves.
Posséder une somme en argent passait pour crime aux yeux de la loi. Jupiter pouvait tenir à peine dans son temple. Sa foudre était d’argile comme les vases qui servaient au culte de Vesta. Ce Capitole, où étincelleront un jour à profusion l'or et les pierres précieuses, on ne le parait alors que de feuillage. Quelques poignées de Sabine et de laurier pétillant, ou les fleurs des prés mélées de violettes, voilà ce qu'on offrait aux dieux : une tuile couverte de couronnes, des fruits répandus sur la tombe, deux ou trois grains de sel, des asphodèles dans un vase cassé, voilà ce qu’on oITrait aux morts. Les vivants, qui courbaient tous les jours leurs fronts noircis par le soleil , sur le sol ingrat et ardent de l’agger romanus, se contentaient du gâteau de froment et de la posca, mélange de vinaigre et d'eau. Le plus grand éloge qu'on pût faire d’un citoyen c'était de l'appeler bon agriculteur et bon colon ; aussi pour se peindre Rome cinq cent dix ans avant notre ère, il faut se la représenter aux premières blancheurs de l'aube, lorsque les robustes Quirites sortent lentement avec les charrues pour aller cultiver leurs sept jugères; que les mugissements des bœufs se mêlent, sous les portes, aux cris des bergers et aux bêlements des troupeaux ; que les augures, drapés dans leur robe rouge, vont silencieusement au Tibre chercher l’eau lustrale; que la jeunesse descend au Champ-dc-Mars alin de lancer le javelot, et que les femmes commencent à filer leur laine, à ces basses fenêtres qui, garnies d’herbes des jardins, donnent à toutes les rues l'aspect riant de la campagne.
Isstitltioxs roLiTiQcas. — L’énergique et rude population qui habitait cette ville de chaume avait des mœurs d’or et des lois de fer. Le père de famille était armé, dans sa maison, d’une autorité sans limites. Représentant des dieux et de l'Étal, il pouvait tout ce qu’il voulait. La loi, froide et dure connue les tables de bronze sur lesquelles elle était gravée, lui donnait droit de vie et de mort sur ses esclaves, sur sa femme, sur ses eufants, et lui permettait, quand il avait rainé son débiteur en lui prêtant l’airain à vingt pour cent, de le charger de chaînes, de le vendre connue esclave et de couper son corps par morceaux. Maître absolu de ses biens, qu'il lui était loisible de vendre , d’aliéner, de léguer selon sou caprice, le père tenait tout ce qui l’entourait sous le joug de sa volonté sans règle et sans frein , et sous la terreur de la hache; puis la réunion de toutes ces tyrannies de famille composait le réseau de fer jeté sur la société romaine et appelé gouvernement.
Comment des hommes pliés dès l’enfance à cette obéissance passive et habitués aux durs travaux et à la vie frugale des champs auraient-ils pu trahir la vocatiou providentielle d'une ville née et grandie au bruit des armes? — Il ne fallait aux plébéiens, accoutumés à obéir, et aux patriciens, accoutumés à commander, qu’une organisation assez habile pour porter cette discipline sur les champs de bataille et assez énergique pour l'y maintenir toujours serrée comme le faisceau des licteurs.