CHAPITRE VII
loi
comme un nid d’aigle au haut des aiguilles de lave du volcan : y pénétrer à force ouverte ne semblait pas facile ; mais comme on ne pouvait en descendre que par un seul sentier étroit et escarpé , Gandins Pulcher crut qu'il suflisait de le bloquer pour contraindre les gladiateurs il se rendre ou à mourir de faim dans leur repaire. II se trompa. Remarquable par sa vigueur herculéenne et son audace, Spartacus ne l’était pas moins par son intelligence. Avec les ceps de vigne sauvage qui pendaient en longs filaments sur les flancs du Vésuve, il fabriqua des échelles assez solides pour soutenir le poids d'un homme , et s’y abandonnant hardiment , lui et ses compagnons glissèrent tous la nuit au bas de la montagne. Il n’en était resté qu’un sur les rochers , avec la bacchante pour leur jeter les armes, line fois dans la plaine , ils entourent silencieusement le camp de Gaudius , y pénètrent à la faveur de l’obscurité, et tuent ou mettent en fuite les légionnaires. Spartacus abattit de sa main le cheval du préteur , et peu s'en fallut que ce général ne fût fait luiméme prisonnier au milieu de sa cohorte d’élite.
Il devait deux consuls. — Au bruit de ce succès, les esclaves pasteurs qui, habitués pour ainsi dire il vivre à cheval, étaient les meilleures recrues et les plus propres à la guerre, accoururent en foule sous l’étendard de Spartacus. Commandant alors à dix mille hommes, il battit successivement les deux légions de Valérius, défit avec la même rapidité celles de Cossinius, son collègue , et le poursuivit si chaudement, que dans une déroute où cet infortuné général perdit son camp et la vie, il s’empara des faisceaux ornés de lauriers et du cheval même du consul. L’épouvante était au sénat. Heureusement pour le salut de Rome , Spartacus pouvait bien enflammer de son enthousiasme tous ces sacrifiés de la société romaine , mais il lui était impossible de plier au joug de la discipline des hommes emportés par la première effervescence de la liberté. L'année suivante , au moment où l’union était si nécessaire pour profiter de leurs victoires , les esclaves se divisèrent. Tous ceux d’origine gauloise suivirent Crixus, qui, rétrogadant vers l’Apulie, fut atteint par le consul Gcllius et périt avec les deux tiers de son corps au pied du mont Gurganne. Quand ce désastre arriva , Spartacus filait avec le reste de l’armée le long des Apennins , se dirigeant vers la Gaule cisalpine ; Gellius se mit à sa poursuite , tandis que Lentulus l'attendait sur le Pô , pour lui barrer le passage. Mais ils n’avaient plus affaire à Crixus. Courant d’abord à l'ennemi le plus rapproché , Spartacus fond sur Lentulus et le bat; il se retourne ensuite prompt comme l’éclair, et sc précipitant avec scs soldats victorieux sur les légions de Gellius , les force à reculer en désordre. Le sénat apprit en rougissant de honte pour la gloire du nom romain , qu’une armée consulaire venait de fuir devant des esclaves !
Pour Spartacus, voulant enchaîner désormais scs soldats par une solidarité terrible et jeter en même temps la terreur dans l'Ame de scs ennemis , il immola trois cents prisonniers légionnaires aux mânes de Crixus, et après cette épouvantable libation autour du bûcher de son ami, se voyant â la tête de cent vingt mille esclaves, il marcha sur Rome. Qu’on juge de l'effroi général à cette nouvelle; les
SPARTACl S.
consuls rallient leurs légions, les renforcent à la hâte et vont se faire battre de nouveau sur la rive droite du Tibre dans le Picenum. La voie Flaminin était libre ; Spartacus n'avait qu'à la suivre pour arriver sans obstacle sous les murs de cette ville pleine d'épouvante. Mais devant cette grande détermination il hésita comme Hannibal. Même à travers ses défaites, l'image de Rome apparaissait encore si colossale que le libérateur thrace recula devant l’idée de porter l'épée à son sein. Il passa donc , se contentant de ravager cités et provinces , et , redescendant vers la Lucanie, s'établit à Thurium (entre le golfe de Policastro et celui de Sainle- Kuphémie), au point où l'Apennin serre le littoral en ligne droite. Maître de la ville, il défendit aux marchands d’y rien apporter en matières d'or et d’argent sous peine de mort. Les seuls objets dont il permettait l'introduction furent des vivres el du fer. Il compléta dans ce campement l'organisation et l'armement de son armée, et n'en sortit qu'une seule fois , pendant l'année 7 1 , pour mettre en fuite les légions et leur enlever un riche butin.
Il y avait déjà trois ans que durait celte guerre, dont on avait ri d'abord au Forum , dont les consulaires avaient parlé avec mépris dans le sénat , parce qu'il ne s'agissait que d'esclaves et de gladiateurs. Maintenant que chaque rencontre devenait une défaite , on ne riait plus , et telle était la terreur qu'inspirait ce Thrace errant autour de Rome, Spartacum va ganltm , qu'au mois de janvier il ne se présenta personne dans les comices pour solliciter la conduite de cette guerre. Alors , pour la première fois peut-être , l'argent donna l'exemple du patriotisme. Le plus riche et le plus avare des usuriers de Rome , Licinius Crasses , qui avait amassé sept mille cent talents, ou vingt et un millions trois cent mille livres de notre monnaie, par des voies peu honorables, c’est-à-dire en achetant à vil prix les biens des proscrits et les maisons que dévorait ou que menaçait l'incendie, Licinius Crassus, disons-nous, le dernier qu’on eût cru capable d’un beau mouvement, voyant que tous les consulaires restaient sur leurs sièges, se leva hardiment et s’offrit. Il avait fait la guerre avec quelque distinction , puis il était à la tête d'une nombreuse clientèle et très-influent comme propriétaire de la plus grande partie de Rome; on lui confia les faisceaux. Prenant quatre légions, il se rendit, après les ides de janvier 70, au camp de ses prédécesseurs. L’orgueil romain était furieux de ses défaites et voulait une expiation. Elle tomba sur les légions qui avaient lâché pied devant les esclaves. Crassus les fit décimer et exigea de ceux que le sort avait épargnés des cautions pour garantie qu’ils sauraient mieux garder leurs armes.
Caisses ta pocBsciT. — Prendre le légionnaire par l'honneur c’était le rendre invincible : retrempés par cette discipline impitoyable , les soldats romains redevinrent , sous la dure main de Crassus , ce qu’ils avaient toujours été quand un chef énergique marchait à leur tête. Serrés en masse impénétrable, ils forcèrent Spartacus à quitter les montagnes et à gagner pas à pus l’extrémité de la Péninsule. Quand il le vit acculé au bout de l'isthme , entre l’Adriatique , la Méditerranée et ses légions , pour renfermer hermétiquement dans ce triangle sans issue, Crassus se hftta d'ou-
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vrir un large fossé allant d'une mer à l’autre , derrière lequel il établit son camp. Cette barrière semblait infranchissable, et cependant Spartacus la franchit comme en se jouant. Une nuit que la neige tombait è flots, il comble une partie du fossé de Crassus, brise le cercle de fer dans lequel on avait cru l'enfermer, et reparaît en Lucanie plus fort et plus redouté que jamais. Crassus comprenant aussitôt la gravité du péril, écrivit au sénat de rappeler Pompée d'Espagne et Lucullus d'Asie, pour écraser au plus vite, sous le poids de leurs armées réunies, une insurrection qui menaçait de ruiner itome. Pompée arrivait précisément au moment même où le sénat recevait cette lettre : on le fit partir sans perdre de temps pour le midi de l'Italie, mais, en quelques jours , une de ces vicissitudes si communes à la guerre, avait changé l'état des choses. Malgré l’exemple de Crixus , les esclaves s’élaient encore divisés. Deux chefs indisciplinés, Castus et Cannicius, venaient d'aflaihlir Spartacus d'une vingtaine de mille hommes. Crassus les voyant camper séparément auprès d’un petit lac lucanien , les attaqua , et sans la bacchante qui faisait un sacrifice et leur donna l'éveil, et la générosité de Spartacus, qui accourut à leur secours, il n'en échappait pas un seul. Les légionnaires en tuèrent la moitié : mais tous avaient réparé leur faute par leur courage; des dix mille esclaves couchés le javelot au cœur le long du lac on n'en trouva que deux qui eussent été frappés par derrière. Avec de tels hommes Spartacus pouvait espérer une revanche : il la prit quelques jours plus tard auprès de Brindes. Il savait que Lucullus débarquait avec ses légions dans ce dernier port , que Pompée était en marche, et que s’il donnait à ces trois consulaires le temps de se rejoindre il serait infailliblement accablé par la masse de leurs forces réunies. Prenant donc le parti de l’audace , il fit tout à coup voile-face et revint sur le lieutenant de Crassus et sur son questeur qu'il écrasa. Ce dernier triomphe le perdit : comprenant à merveille qu'il ne pourrait se soutenir longtemps en Italie entre des forces si supérieures, il voulait profiter de sa victoire pour en revenir à son ancien plan, filer le long de l'Apennin vers les Alpes et aller insurger la Gaule et la Germanie. Celte idée, digne d’Hannihal, offrait de grandes chances de succès. Mais, fiers d'avoir vu fuir encore une fois les légionnaires , scs esclaves ne voulurent plus entendre parler de retraite. Barrant le chemin à leurs chefs avec leurs lances , ils les forcèrent de les ramener au combat. Dans cette extrémité et quoique désespéré de voir échouer par l'ignorance et l'indiscipline de ces malheureux un plan qui pouvait amener la ruine de Itome et l’affranchissemrnt de plusieurs millions d’esclaves, Spartacus n'en resta pas moins à la hauteur de son génie et n'en déploya pas avec moins d’ardeur et de calme les hautes qualités du chef et la bravoure du soldat.
Mort de Spartaccs, — Seulement il voulut que chacun sût bien que, forcé malgré lui à combattre, il n’entendait pas survivre it une défaite, et que ses frères lui demandant sa vie il la donnait en victime volontaire, sans hésitation et sans regrets. Lorsque, après avoir rangé les esclaves en bataille , on lui présenta son cheval , il le tua sur le front de l’armée en disant : « Si nous sommes battus , je n’en ai pas