CATILINA
lui , où les jeunes chevaliers poslés par Cicéron à la porte du temple apprêtaient déjà leurs poignards, il lisait un billet à la dérobée , en se cachant d'un pan de sa toge. Cette indifférence piqua au vif l'irascible Caton. S'interrompant tout à coup: « Qui sait, s’écria-t-il , si dans ce moment César ne correspond pas avec les conjurés ! Ce billet contient peut-être la preuve de son crime; consul , ordonne qu’il soit lu tout haut! » César, à ce mot, tendit la lettre à l’orateur, qui n’eut besoin que d’y jeter un coup d'œil pour reconnaître l’écriture et le sceau de sa soeur Servilia, et pour se convaincre qu’il n’y était pas question de politique. I-a jetant à ses pieds avec l'épithète qu'il méritait si souvent lui-même, il continua son discours et triompha.
Conformément à son avis, le sénat fut pour la mort; et peu s’en fallut que César ne payât de sa vie son appel à la clémence. Les chevaliers , n’attendant pas la lin de la délibération , avaient envahi le temple en armes , et l’entouraient comme des furieux. Sans quelques hommes intrépides qui, lui faisant un rempart de leurs corps, arrêtèrent ces assassins, c'en était fuit du futur conquérant des Gaules. Les chevaliers, brandissant leurs glaives, regardaient Cicéron; celui-ci eut peur des des suites d’un pareil meurtre, fit un signe, et les glaives se baissèrent devant César, qui , traversant tranquillement cette bande , sortit du sénat en disant qu’il n’y rentrerait que lorsque d'autres cousuls sauraient en faire respecter le seuil.
Eiécütior des p»rtis*ss de Catilina. — Armé du séualus-consulte qui prononçait la mort, Cicéron sortit après lui. A voir l’appareil menaçant et la forêt d’épées nues et de piques dont il s’était entouré , on aurait pu croire qu’un autre Hannibal campait sous les remparts de Rome; il ne s'agissait cependant que du supplice de cinq prisonniers. Ils furent traînés chargés de fers, au milieu d’une haie de lances, à la prison du Capitole, et Cicéron présida lui-même à l’exécution, qui eut lieu à la lueur des torches. Amenés par des triumvirs capitaux, Lentulus, Céthégus, Stati- Iius, Gabinius et Céparius furent poussés successivement dans le Tullianum; à mesure qu'ils tombaient dans le souterrain fétide, ils étaient étranglés par les bourreaux. Quand tout fut fini, Cicéron, escorté d’une foule de sénateurs, de chevaliers et de soldats, descendit au Forum, et jeta triomphalement ce mot à la foule muette : Viieruntl Us ont vécu !
Sa mort. — Quelques jours plus tard on reçut la tête de Catilina : après avoir combattu aussi vaillamment que Spartacus au pied de l’Apennin, il était tombé, comme le gladiateur, sur un monceau de morts, et il ne manqua plus rien au triomphe de Cicéron. Ivre de joie et d'orgueil, il se hâla d'écrire à Pompée qu’il venait d’égaler ses exploits immortels; il courut jurer au Forum qu'il avait sauvé la République, et, gardant pour le sénat scs phrases les plus solennelles, voici comment il se jugea, du haut de sa chaire curule, pour avoir fait étrangler la nuit cinq prisonniers dans le Tullianum : « Je viens de courir des périls qui seront à jamais mémorables, non-seulement parmi le peuple que j'ai sauvé, mais parmi toutes les nations du monde. Qu’on célèbre Scipion , celui qui , par sa prudence et sa valeur,
CIIAPITKK VII.
contraignit Hannitial de regagner l'Afrique et d'abandonner l'Italie; qu'on décerne de justes louanges à l’antre Seipion, le destructeur de Carthage et de Nunmnce, deux cruelles ennemies de Rome; qu’on regarde comme un homme digne d'honneurs Paul Emile qui triompha de Persée ; qu'on admire éternellement la gloire de Mnrius, qui sauva deux fois Honte des Barbares; qu’on mette avant tous ces griyids hommes Pompée , dont les conquêtes n'ont point d’autres homes que les bornes mêmes du soleil, mon nom trouvera place parmi ces noms, ma gloire brillera au milieu de toutes ces gloires! s Et, entraîné par ce torrent de vanité, Cicéron poussa ce cri de triomphe de la parole : Que la loge mène l’épée!
Premier Tiucmvirat *. Pompée , César , Crasscs. — L'épée répondit à la toge par le triumvirat. César et Pompée venaient d’arriver à Rome, de retour, l'un d'Ibérie où sa préture avait été fructueuse, l'autre d'Asie dont il avait heureusement fini la longue guerre par la mort de Xlithridate. Ayant apporté un butin immense et doublé les revenus du trésor, Pompée comptait sur la reconnaissance du sénat; mais le lendemain de son triomphe, qui dura deux jours, il se trouva seul au milieu de cette oligarchie défiante et jalouse. Lucullus ne lui pardonnait pas sa gloire : ulcéré jusqu'au fond du cœur de voir ces lauriers qu’il avait abattus avec son épée, orner la tête d'un rival qui ne s’était donné que la peine de les recueillir, il répétait à chaque instant : a Comme un vautour avide et lâche , qui suit le chasseur à l'odeur du sang pour lui voler sa proie, Pompée triomphe des victoires des autres. » Ni la vie de sybarite qu'il menait dans ses magnifiques jardins de Tusculum ou de la colline llortulane, ni les délices de ses villas de Naples, ni les festins asiatiques de la salle d'Apollon , n'avaient éteint sa haine. Aussi , quand Pompée vint au sénat, il le trouva devant lui, ennemi ardent, dédaigneux, inflexible. Tout ce qu’il demandait, des terres pour scs vétérans et une confirmation solennelle de scs actes, lui fut refusé iv l’instigation de Lucullus, qu'appuyait vivement Crassus le riche, dont la vanité blessée se souvenait avec amertume que Pompée avait aussi voulu lui ravir l’honneur de la guerre des esclaves.
Ainsi repoussé et humilié par l'oligarchie, Pompée se tourna aussitôt du côté de César qui en était l’ennemi déclaré. Celui-ci avait tout pouvoir sur l’esprit de Crassus; il le ramena facilement, et une coalition, dans laquelle s'unissaient les trois leviers politiques les plus forts, l’intelligence, l’épée et l’argent, se forma entre ces trois hommes. La lutte était dés lors inévitable : elle commença vive et acharnée à l’instant même. Il avait été convenu entre les triumvirs que César serait porté au consulat. Pour l’empêcher d’y arriver, le sénat résolut de lutter contre la bourse de Crassus. Il avait à sa disposition le trésor public : de l’avis du sévère Caton lui-même, il y puisa si largement, et fit distribuer tant d’argent dans les comices par ses répartiteurs ( divisores ), qu’il réussit à donner pour collègue â César Calpurnius Bibulus, le plus opiniâtre de scs adversaires. Nommé malgré les eflorts et les intrigues de l’oligarchie, César lui donna le lendemain la mesure de son habileté et de sa force. Isoler l'ennemi était son grand art : il commença par détacher tous
POMPÉE. CÉSAR ET CRASSUS. m
les protêt ires du sénat en ressuscitant la loi agraire. Les millionnaires du patriciat la croyaient enterrée pour toujours avec les Oracques, aussi frémirent-ils de colère quand un des leurs, un grand pontife, un consul, vint leur proposer une loi ayant pour but de partager par portions égales les meilleures terres de la Campanie, entre ceux des citoyens pauvres qui avaient trois enfants. On en comptait vingt mille à Rome, qui accoururent en armes au Forum, en apprenant que le sénat repoussait la loi. C’est là ce que voulait César : profilant de l’agitation populaire, il sort de la Curie, présente la loi aux tribus, et, faisant monter Pompée sur les rostres , lui demande très-haut ce qu'il pense de sa proposition : « Je l'approuve, répondit Pompée. — Et si quelqu'un la combattait et prétendait s'y opposer de force , continua César, viendrais-tu la défendre avec le peuple t — Oui , dit Pompée, j'y viendrais avec l’épée et le bouclier ! a
Les applaudissements soulevés par cette franche déclaration retentissaient encore du Capitole au Palatin, quand le consul Bibulus, descendu en toute hâte de la voie Sacrée, fend la foule, s’élance à la tribune et crie qu’il s’oppose à la loi. A ces paroles, la fureur des pauvres, anciens légionnaires pour la plupart , éclate par des cris et des menaces de mort. On se jette sur Bibulus, on brise ses faisceaux, on met en pièces sa robe de pourpre , et, comme marque ignominieuse du mépris de l’armée pour les magistratures patriciennes et pour ce grand corps du sénat , si longtemps auguste et sacré, comme image de l’avilissement où elle entendait le plonger désormais , un vétéran pompéien renverse un panier de fumier sur Bibulus et le couvre d'ordures de la tète aux pieds. Le consul, au désespoir, découvrant sa poitrine, demandait la mort après l’outrage. Ses amis l'entraînèrent de force dans le temple de Jupiter Stator, situé tout près des Rostres , au bas du Palatin. Caton arrivait sur ces entrefaites : jeune et fort, il perce la foule et parvient à la tribune, d’où l'arrachèrent violemment les amis de César. Jeté hors du Forum, il y rentre d'un autre côté et reparatt tout à coup sur les Rostres , criant à pleine voix contre la loi : cette fois on l’emporta si loin qu’il ne revint que lorsque la loi fut votée.
Le sénat était vaincu , mais il lui restait encore un redoutable auxiliaire , l’ordre équestre : César le lui enleva avec la même habileté. Les chevaliers étaient les usuriers légaux et honorés de Rome : fermiers des revenus publics, ils amassaient à ce métier des fortunes immenses et s'arrangeaient toujours de façon à devoir au trésor et à se faire donner quittance par le sénat quand ils l'avaient secondé dans les troubles. Depuis la mort de Catilina ils étaient en instance pour une demande de cette nature auprès des pères conscrits : ceux-ci ajournant toujours, César, ipii ne les consultait plus, prit sur lui de faire la remise à l'ordre équestre du tiers de l'arriéré. On vit alors combien l'intérêt est puissant sur le cœur des hommes. Ces mêmes chevaliers qui avaient envahi, l'épée à la main, le temple de la Concorde , quatre ans auparavant , pour égorger César au moindre signe de Cicéron , allaient proclamant partout ses mérites et sa justice , parce qu’il ne les dépouillait pas du fruit de leurs rapines. Ce plébiscite , celui delà loi agraire,