CHAPITRE VII
allongée du coteau vers l'ancien emplacement de Uovillæ. Ennemis mortels, ils ne firent qu'échanger un regard menaçant et passèrent ; mais un esclave de Milon, ayant rebroussé chemin, courut après Clodius et le renversa d'un coup d'épée donné par derrière. L’esclave de Clodius, prenant son maître dans ses bras, le porta tout sanglant dans l'hôtellerie ( mansio ) voisine, où Milon s’empressa d'aller l'achever.
A la nouvelle de cet assassinat , le peuple, qui aimait Clodius, fut si ému qu'il passa la nuit dans le Forum, et le lendemain il voulut qtt’on exposât le cadavre de l'ancien tribun auprès de la tribune aux harangues. La vue de ce corps ensanglanté augmentant la fureur de ses partisans, ils crièrent bientôt qu’il fallait le montrer au sénat pour lui reprocher la lâcheté avec laquelle il tolérait le crime. On transporta donc le cadavre devant la Curie, et là, les plus irrités, s'emparant des sièges curules des sénateurs, en composèrent un bûcher dont les flammes mirent le feu au palais même du sénat et à beaucoup de maisons voisines, qui brûlèrent en même temps que la dépouille mortelle de Clodius.
Tout le monde était consterné : seul, l’assassin n’avait rien perdu de son audace. Entouré d'une multitude d'esclaves et d’hommes des champs armés , il affectait une confiance insolente. Cependant, comme il était indispensable qu’il se couvrit, même au milieu de ce mépris éclatant de la loi , d’une apparence d'absolution légale , il fit distribuer de l’argent dans les tribus, acheta la complicité de Marcus Coelius, un des tribuns, et l’éloquence de Cicéron, et comparut ensuite devant une assemblée formée de ceux qui avaient vendu leur suffrage. C’était un beau champ pour Cicéron : sûr d’avance des voix de ses juges, il allait innocenter le meurtrier et dévouer la victime aux dieux infernaux. Par malheur pour sa faconde, on ne lui en laissa pas le temps : comme il finissait son exordc , une foule de plébéiens qui n’avaient pas vendu leurs voix se précipitèrent dans le Forum le glaive et les javelots à la main. Milon et Cœlius se sauvèrent déguisés en esclaves, mais leurs adhérents payèrent pour eux. Tous ceux qui se trouvaient autour des rostres, soit citoyens, soit étrangers, les riches surtout, dont on voyait briller les toges et les anneaux d’or, furent égorgés. Montant comme une mer furieuse, l’anarchie enlratnait violemment au désordre pauvres, hommes libres, esclaves; et comme l'insurrection était venue après le meurtre, après l’insurrection vinrent le pillage et le vol.
Le sénat s'assembla saisi de terreur. Convaincu de son impuissance , et placé entre l'auarchie et la tyrannie, des deux maux il choisit le moindre, a II faut, dit Bibulus, celui que les vétérans pompéiens avaient si cruellement outragé, il faut élire Pompée seul consul ; car, ou la ville sortira sous lui des troubles et des orages qui l'ébranlent, ou , si elle doit tomber en servitude , elle sera du moins soumise au meilleur de ses citoyens. » Si l'on fut surpris de cet avis de Bibulus, on le fut bien davantage en voyant Caton se lever pour l’appuyer, s Je n’aurais jamais fait la proposition, dit-il au milieu d'un profond silence, mais puisqu'un autre 8 eu ce courage, mon opinion est qu’il faut l'adopter. Mieux vaut un magistrat, quel qu'il soit, que l’anarchie, et pour moi je ne connais personne plus capable de gouverner, au milieu
POMPÉE, CÉSaB ET CRASSUS. <23
de celle confusion et de ce désordre, que Pompée. » Sous un titre légal encore, Pompée fut donc investi de ce pouvoir suprême qu’il désirait si ardemment. Mais pour les hommes médiocres l'écueil est toujours A côté du succès. Malgré la confiance de Caton, le nouveau dictateur ne sut rien faire de décisif ni pour Rome, ni pour lui-méme. Nature lymphatique et molle, qu’un immense orgueil parvenait seul il remuer quelquefois, mais qui retombait aussitôt dans sa nullité nonchalante, quand il eut opposé l’anarchie armée de ses vétérans à l’anarchie désarmée du Forum , et remplacé une chose mauvaise par une chose pire, il crut avoir rempli sa tâche, et, se couronnant de fleurs , épousa la petite-fille du meurtrier des Gracqucs, et alla , lui déjà vieillard , chanter des hymnes à Vénus avec cet enfant sous les myrtes de l’Adriatique.
Pendant ce temps, César achevait au pied des murs d’Uxellodunum sa guerre immortelle des Gaules. Prolitant du peu d’unité et des dissensions de nos pères, en huit ans il avait pris huit cents villes, battu trois cents peuples, tué un million d’hommes et fait deux fois autant de prisonniers. Pour prix de scs victoires, il ne demandait au sénat qu'une prorogation de deux ans dans son gouvernement , afin de consolider la conquête. Caton et les amis de Pompée dirent qu’il fallait la lui refuser.
Il y avait alors dans le tribunat un jeune patricien , qu'on appelait Curion, et qui , au dire des historiens du temps, s’était chèrement vendu à César. Quand le sénat se réunit pour délibérer sur la demande du vainqueur de la Gaule , deux questions lui furent posées par le consul : Faut-il nommer des successeurs à César? Faut-il dépouiller Pompée de son commandement? Sur la première question, tous les sénateurs, moins deux, répondirent affirmativement; la même majorité se prononça contre la seconde. Alors le tribun Curion se leva, et prenant la parole malgré les murmures des partisans de Pompée et l’impatience du consul Claudius : « Pères conscrits , dit-il , les deux généraux dont il s'agit sont également dangereux pour la liberté : si vous dépose! l’un il serait imprudent de conserver l'autre; car celui des deux qui resterait seul armé deviendrait le tyran de Rome. Je propose donc que le sénat vote sur la question de savoir s’il n’est pas plus utile à la République de les déposer en même temps. Que ceux qui veulent laisser à Pompée seul le pouvoir dont ils ont dépouillé César passent du côté du consul ; ceux qui ne veulent pas de maître passeront du mien. »
Cet avis fut adopté : vingt-deux sénateurs seulement restèrent avec le consul , et les trois cent soixante-dix autres allèrent se ranger du côté de Curion. Alors le consul leva la séance en s'écriant : a Vous avez vaincu ; vous aurez pour maître César! » — C’était la volonté de l’armée et l'espoir du peuple. Un tribun militaire des légions des Gaules était à la porte de la Curie, attendant le résultat du vote. Dès qu’il l’apprit : t Voilà qui prorogera César! » dit-il en frappant sur son large glaive; ... et pour le peuple, il fut si content de l’affront fait à Pompée, que lorsqu'il vit arriver Curion au Forum, il l’accueillit par des cris de triomphe et des balte-