‹ Rome ancienne et moderneChapitre 80 sur 428 · I.ES TRIUMVIRS · texte numérisé non relu

I.ES TRIUMVIRS

à la tribune aux harangues, il lui fut impossible de dominer son émotion; mais ses larmes, ses gémissements, ses sanglots, plus éloquents que tous les discours, remuaient si vivement les coeurs , qu'on lui criait de toutes parts : a Chargez-vous seul dusoin de venger César!... » Cette scène si dramatique allait devenir sanglante, quand les partisans de Brulus, qui connaissaient bien le côté faible de l’homme, en rendirent le dénouement ridicule. S'avançant au pied de la tribune, ils le proposèrent à haute voix comme souverain pontife en remplacement de César, sous la seule condition qu'il maintiendrait la paix. C'était un appât bien grossier; Lépide toutefois le snisit avidement, et, séchant ses larmes : « Ce sera, dit-il par un reste de remords, agir avec impiété et violer les lois. Je ferai cependant selon votre désir; mais ne m’oubliez pas aux élections. »

Sur ces paroles, accueillies par les applaudissements ironiques de ses nouveaux amis et par les huées des Césariens, Lépide retourna au sénat. La discussion y était chaude, et plus hardie que prudente, en présence de l'irritation du peuple. Quoique les pierres qui lapidaient Cinna eussent rebondi contre les murs du temple de la Terre, ceux qui pensaient comme lui le disaient audacieusement; et pour un qui blâmait en termes timides l’atrocité de l’attentat, on en trouvait vingt fiers de l'approuver. La majorité du sénat, sans dissimuler son horreur du crime commis, inclinait pourtant vers l’indulgence, par égard pour les familles des coupables : lesesprits ardents voulaient au contraire que , sans se borner â faire grâce aux conjurés , on déclarât solennellement que. César était un tyran. Cette opinion fut soutenue et appuyée avec tant de foret*, qu’ Antoine fut sommé de la mettre aux voix. C’est le moment qu’il attendait pour prendre la parole. Depuis l’ouverture de la séance il n’avait pas ouvert la bouche. Quand il vit oii venait aboutir la discussion, soit que l’incident eût été prévu par Fulvia, soit qu’il fût éclairé par une inspiration soudaine, il intervint, et battit scs adversaires d’un seul mot ;

« Vous voulez, dit-il, décider que César a été un tyran ; mais alors tout ce qu’il a fait est nul. Or, comme il a disposé pour cinq ans de toutes les magistratures et de tous les emplois de la République, il faut que ceux qui les ont acceptés y renoncent. Le voulez-vous aussi t »

C’était frapper si juste cl prendre l'égoïsme patricien par un côté si sensible, qu'ii l'instant tous les sénateurs qui exerçaient une magistrature ou un emploi, et qui se trouvaient intéressés de près ou de loin à la question , se levant en foule, crièrent à grand bruit qu'ils ne voulaient pas de nouvelles élections et entendaient garder ce qu'ils avaient. La conclusion était facile â prévoir dès lors : on rendit un sénatusconsulte portant que nul ne serait recherché pour la mort de César, mais que tous les actes de son administration indistinctement étaient et demeuraient ratifiés dans l’ intérêt du bien publie. Après ce vote , qui confirmait si bien d’avance l’adage de Hobbes; «Quand la raison est contre l’intérêt de l'homme, l'homme ne manque Jamais d’être contre la raison , » la séance fut levée. Les amis de Itrutus engagèrent alors Calpurnius , lieau-père de César, et Pison , dépositaire de son testament , à ne

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