CHAPITRE VIII
point ouvrir nul acte et à faire ensevelir secrètement le corps de son gendre , pour prévenir les troubles. Il s'y refusa. De la prière ils passèrent à la menace, et l’irritèrent tellement, qu’ayant obtenu d'Antoine , à force de cris, de faire rentrer en séance le sénat, dont tous les membres étaient encore présents, il dit d'une voix ferme :
« Ceux qui voulaient tout à l’heure que César fût un tyran commencent à nous montrer que la tyrannie a plusieurs tètes : ils prétendent m'empêcher de rendre les honneurs funèbres à un souverain pontife ! Us me menacent si je romps le sceau de son testament! Ils viennent de sanctionner tous les actes de sou administration pour garder leurs magistratures, et ils voudraient annuler ses volontés suprêmes!... Vous êtes les mailrcs, sénateurs, de statuer sur la sépulture de César, mais je suis le maître de son testament, et le dépôt qu’il m'a confié restera inviolable, Jt moins qu'ils ne m'égorgent aussi moi-même ! »
Ces paroles énergiques, applaudies chaleureusement par tous ceux qui se croyaient inscrits sur la liste des libéralités de César, entraînèrent le sénat. 11 fut décrété que le testament serait ouvert en présence du peuple , et que le trésor public ferait les frais des funérailles. Il ne manquait plus à ces résolutions que la sanction du peuple. On la lui demanda le lendemain. Au point du jour, Antoine, président du sénat, en sa qualité de consul, vint lire au Forum les décrets de la veille; puis Cicéron, montant à la tribune, y parla longuement, selon sa coutume, et fit un pompeux éloge de lu mesure qui amnistiait les meurtriers. Après son discours , les mercenaires s'élaut mis à demander Brutus et Cassius à grands cris, on alla les chercher de nouveau ; mais ils refusèrent de quitter le Capitole avant d’avoir reçu comme otages les enfants d'Antoine et de Lépide, qu'on leur envoya. Alors ils descendirent. Leur apparition au Forum fut saluée par les applaudissements des colons-vétérans et de ceux des frumentaires qui s’étaient vendus. Antoine se disposait à prendre la parole quand ils arrivèrent; mais les mercenaires ne voulurent rien entendre qu'il n’eût touché la main aux meurtriers en signe de réconciliation. Sur ces entrefaites, Pison apportait le testament de César, dont le peuple ordonna immédiatement la lecture.
Testament de César. — Aussitôt la scène changea : César instituait héritiers son fils adoptif Octave et ses arrière-neveux Pinarius et Pédius , le premier pour les deux tiers de ses biens et lus deux autres pour le reste. En cas de mort ou à définit d'enfants mâles, un ami particulièrement cher devait être substitué & tous les droits d'Octave et prendre son nom; et ce fils d’adoption, cet héritier bicn-nimé, c'était Brutus son assassin! A ce mot, un frémissement d'horreur courut dans lu foule; mais quand Pison continuant, apprit au peuple que César lui léguait scs jardins et trois cents sesterces â chaque citoyen , le peuple ne se contint plus. Alors Antoine, qui ne voulait pas le laisser refroidir, fit apporter le corps de César. Tout à coup, au milieu du tumulte soulevé par la lecture du testament, des malédictions , des cris de fureur poussés par les assassins , auxquels s'unissaient les mercenaires de Brutus eux-mêmes, devenus héritiers, on vit arriver ce cadavre qui,
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LES TRIUMVIRS
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suivi d'un cortège immense de citoyens et d'anciens légionnaires , semblait venir demander vengeance. Cent mille voix le saluèrent d'acclamations funèbres et voulurent que le trophée, qui sc composait d'un petit temple dans lequel était le corps étendu sur un lit d’ivoire et caché par des rideaux de drap d’or et de pourpre , fut placé devant la tribune. A côté , flottait au bout d'une pique sa robe ensanglantée.
FnnhuiLLis de César. — On n'entendait plus dans le Forum que lamentations, cris de rage et gémissements : ceux qui étaient armés commençaient it faire entendre le cliquetis de leurs glaives. A ce moment, Antoine monta à la tribune pour prononcer l'éloge funèbre. Son visage exprimait une douleur profonde et contenue. Sc iKirnant à la lecture des nombreux décrets du sénat, qui proclamaient César le père de la patrie, le bienfaiteur de la République, l'incomparable arbitre de ses destins, quand il eut lu deux fois celui qui déclarait sa personne inviolable et sacrée : « Voilà, s'écria-t-il avec indignation , en montrant le cadavre ; voilà comment ils Font observé !... » Ayant ensuite rappelé le serment par lequel tous les citoyens s'étaient engagés à veiller sur César et à le défendre au prix de leur sang, sous peine d'étre dévoués aux dieux infernaux , il cria de toute la force de sa voix , en tendant les bras vers le Capitole : « 0 grand Jupiter ! protecteur de Rome ! ô divinités tutélaires de la patrie ; je vous prends à témoin que , pour moi , lidèle à mes serments et aux exécrations jurées, je suis prêt à venger César!... n
A ces mots, quittant la tribune et venant auprès du cadavre : a C'est toi seul, disait-il avec des sanglots , qui as vengé la patrie de trois cents ans d'outrages en subjuguant le seul peuple qui ait pris Rome et porté le feu dans son sein, et voilà ta récompense , » ajoutait-il en agitant sa robe déchirée par les vingt-trois coups de poignard et encore toute sanglante. L'émotion du peuple était grande à ce spectacle; le chœur qui chantait l'hymne des funérailles, l’augmenta en rendant la parole à César: «J'ai fait gr&cc à tous mes ennemis, disait le choriste qui le représentait, et c'est ainsi qu'ils ont reconnu ma clémence! Devais-je sauver ceux-là même qui m'ont donné la mort?... » Au moment où la foule répondait par un tonnerre d'imprécations , une effigie en cire de César , parfaitement imitée et présentant les vingt-trois blessures sanglantes qu'il avait reçues, sc dresse tout à coup sur le lit mortuaire , tendant les bras au peuple 1 Ce fut le coup de grâce pour les meurtriers. Celle immense multitude bondit de fureur, comme un seul homme; se précipitant vers le théâtre du crime , elle y inet le feu et cherche avec rage les assassins qui avaient pris la fuite depuis longtemps. Telle était sa frénésie de douleur et de vengeance, que le hasard ayant jeté sur son chemin un homme du nom de Cinna , qui fut pris pour le préteur , elle le mit en pièces avec Unt de férocité , qu’on ne put retrouver un seul lambeau de son cadavre.
Après l'incendie du portique et le meurtre de ce malheureux , elle revint ivre de colère au Forum , et s'emparant du dais funèbre le porta au Capitole. C'est dans le temple même de Jupiter qu'elle voulait briller César, prête, à la moindre résis-