‹ Rome ancienne et moderneChapitre 83 sur 428 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

rii'n h craindre , et , agitant ensuite sa tunique , il leur Ht signe de venir. Laissant alurs leurs trois cents hommes et leurs amis à la tète des (unis, ils se placèrent sur une éminence à égale distance de ces deux points , et ouvrirent leur conférence à la vue des deux armées. L'Ile était aussi étroite que la rivière, leurs gardes se trouvaient à quelques pas; mais, pendant les trois jours que dura cette conférence, tous eurent l>eau prêter l'oreille, quoique des débats violents s’élevassent parfois entre eux, les trois chefs assis à terre parlaient si bas qu'on n'avait pu saisir un mol.

Second Tiucuviiut. — Or, voici les résolutions prises : il fut convenu que le pouvoir serait partagé entre Octave, Antoine et Lépide; qu’ils se constituaient pour cinq ans réformateurs et maîtres souverains de la llépublique sous le nom de Triumvirs; qu'ils nommeraient pour le même temps à toutes les magistratures; que chacun d'eux aurait deux provinces autour de l'Italie : Antoine les deux tiaules, Lépide les deux Espagne» et La Narbonnaise, Octave l’Afrique, la Sicile et la Sardaigne; que l'Orient, où étaient les assassins de César, resterait indivis comme l'Italie, et que Lépide garderait Rome avec quatre légions, pendant que les deux autres iraient attaquer lirutus et Cassius. C'est ainsi que l'empire du monde fut partagé entre ces trois hommes, comme s'il leur eut appartenu par droit d'héritage.

Après la part des chefs il fallut faire celle des soldats : on arrêta que, la guerre finie, les légionnaires recevraient cinq mille drachmes par tête, les centurions vingt cinq mille, et les tribuns le double. Les dix-huit plus belles villes d'Italie, avec leurs maisons et leurs terres, devaient en outre être la récompense opime des vainqueurs. Ces décrets signés et lus aux soldats , qui les accueillirent avec les applaudissements cl la joie sauvage du cirque, il ne restait plus qu’à traiter deux questions d'un égal intérêt pour le moment : la question d'argent et la question de vengeance. Par malheur pour Rome, elles se liaient si étroitement que le seul moyen de les résoudre sur-le-champ s’offrant aussitôt à l'esprit des Triumvirs, le même mot tomba à la fois de leurs lèvres : les proscriptions. Il faut être grand pour pardonner quand on triomphe : comme ils ne l'étaient pas , ils se mirent à dresser la liste. Mais ici les difficultés commencèrent : par un reste d'humanité ou de pudeur, Octave voulait sauver Cicéron qui l’avait servi avec chaleur, dans l’intérêt de l’oligarchie il est vrai , mais dont l'influence ne lui en avait pas été moins utile. Or, Antoine fut inflexible; les outrages cruels des Philippiques bourdonnant sans cesse à ses oreilles, l’empêchèrent de rien entendre. Ators, pour accomplir leur tâche sanglante, les Triumvirs résolurent d'étouffer tout sentiment humain. Antoine, donuant l’exemple, sacrifia son oncle, Lépide son frère, et Octave abandonna Cicéron. D'accord sur les premiers inscrits, qui étaient, dit-on, au nombre de douze, les Triumvirs ne discutèrent plus. Chacun nommait simplement scs ennemis ou les ennemis de scs amis, les sénateurs, les chevaliers et les plébéiens riches, et Ltip.de les marquait avec son poinçon.

Nucvku.es Moscmnioss. — Pendant que ces choses se passaient sous les peu-

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pliers de nie de Réno, Rome attendait dans la terreur; ayant le vague pressentiment qu'il ne sortirait rien de bon de la réunion de ces trois hommes, elle se reportait involontairement vers les jours sinistres de Sylla. Comme pour ajouter à son effroi, les augures lui annonçaient à chaque instant des signes lugubres, des prodiges épouvantables : on entendait les chiens, la nuit, pousser des hurlements funèbres; des loups avaient paru en plein jour dans le Forum; un langage humain était sorti de la bouche d’un bœuf; un enfant avait crié dans les entrailles de sa mère ; les statues d'airain des aïeux suaient du sang ; de grandes clameurs de voix humaines, des fracas d'armes et des bruits de chevaux éclataient dans l'air sans qu'on aperçut rien; le soleil lui-même se voilait; il pleuvait des pierres, et la foudre ne cessait de frapper les statues et les temples. Pressé par les instances des augures et les cris d'alarme du peuple , le sénat convoqua les aruspices et les devins de l’Élruric au Capitole, et leur demanda ce que signifiaient ces effrayants présages. « Le voici, répondit un des Étrusques à demi courbé vers la terre par l'âge, et si faible et cassé qu'on entendait â peine sa voix ; elles signifient que le vieux gouvernement monarchique de Rome est sur le point d'être rétabli , et que tous les hommes, excepté moi, vont retomber dans la servitude! » Après avoir prononcé ces paroles , retenant son haleine jusqu'à ce qu'il fût complètement suffoqué, il tomba mort aux pieds des sénateurs.

Le lendemain, les Triumvirs étaient aux portes. Ils mirent trois jours à faire leur entrée. Octave entra le premier jour, Antoine le second, et Lépide le troisième. Chacun d’eux était suivi de sa cohorte prétorienne et d'une légion.

Avec ce cortège, ils se rendirent au Forum, et soumirent aux tribus assemblées le décret suivant :

« Le peuple romain, légitimement convoqué, a trouvé bon de choisir trois citoyens pour gouverner la République , et de les revêtir de la dignité consulaire. Ces trois citoyens sont Marc Antoine , Lépitle et César Octave , dont l'autorité sera reconnue et respectée pendant cinq ans. »

Présenté par le tribun Titius au bout des glaives de trente légions, ce décret fut voté en silence. Alors les Triumvirs firent afficher aux flambeaux les tables de proscription, précédées d'tm préambule ainsi conçu :

a Marcus Lépidus, Marcus Antonius , Octavius César , élus par le peuple pour ramener l’harmonie et rétablir le bon ordre dans la République, proclament ce qui suit : Si les méchants, par suite de la déloyauté qui leur est naturelle, ne s'efforçaient point d’exciter la pitié quand ils en ont besoin, et si, d'ennemis qu'ils étaient d'abord de leurs sauveurs, lorsqu'ils leur doivent la vie, ils ne payaient ce bienfait par des crimes, César n'aurait pas péri sous le poignard de ceux qu’il sauva et des ingrats qu'il combla d'honneurs et de richesses, et nous ne serions pas nous-mêmes forcés de sévir aujourd'hui contre les mauvais citoyens qui , non contents de nous abreuver d’outrages, nous ont encore déclarés ennemis de la patrie. A celte heure donc que l'expérience nous a convaincus de l'impossibilité de désarmer par la clé-

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indice les mains dos polders qui tramèrent notre porte, et qui sont encore souillées du sang de César, nous avons préféré prévenir nos ennemis que de nous exposer il tomber victimes do leurs desseins perfides. Les hommes faits prisonniers les armes à la main et sauvés par César, ceux qu’il appelait dans son testament à recueillir sa succession , l’ont frappé en plein sénat, à la face des dieux , de vingt-trois coups de poignard, lui souverain pontife, lui revêtu de la première magistrature , lui qui avait mis sous le joug de Rome les nations les plus formidables, outre-possé les colonnes d’Horoule et découvert les terres britanniques!

« Le fer de la vengeance a déjà frappé quelques-uns de ces misérables1. Vous verrez bientôt , avec l'aide des dieux , les autres subir le même destin. Après avoir rempli la plus rude partie de notre lâche en Ibéric , dans la Gaule et en Italie , nous nous disposons à poursuivre ceux des assassins de César qui ont fui au delà des mers. Mais avant de nous engager dans celle guerre lointaine, il nous a paru dangereux, dans votre intérêt et dans le nôtre , de laisser ici derrière nous le reste de nos ennemis communs, qui pourraient abuser pour le mal de notre absence et des vicissitudes de la fortune. Il nous a paru en même temps que , pressés par l’urgence de celte expédition, au lieu d'user de lenteur nous devions nous hâter d’exterminer ceux quj ont été les premiers à nous déclarer la guerre, en déclarant ennemis de la patrie nous et les soldats qui servaient sous nos ordres.

a Ils avaient eux, sans crainte des dieux ni des hommes, résolu d’envelopper dans notre ruine un nombre immense de citoyens. Plus modérés, nous étendrons notre bras vengeur sur moins de victimes ; nous ne frapperons pas tous ceux qui ont conspiré notre perte ; nous n’inscrirons pas sur nos tables de proscription tous ceux qu1 ont l’or, les grandes fortunes, l’illustration , les hautes magistratures , comme le lit jadis Sylla, auquel vous décernâtes le surnom <ï Heureux. Bien qu’il soit dans l’ordre des choses que trois hommes aient plus d’ennemis que n'en devait avoir un seul , nous ne suivrons pas son exemple. Non ! nous ne voulons nous venger que des plus scélérats et des plus coupables. 11 est nécessaire de donner quelque satisfaction à l’année, qui a été bravée, offensée, exaspérée par mille outrages. Nous aurions pu abandonner à sa colère ceux qui l’ont proclamée ennemie de la patrie , et les faire saisir et punir à mesure qu’on les rencontrerait ; mais nous aimons mieux les inscrire sur ces tables par égard pour nos concitoyens, afin d’éviter que nos braves soldats , animés par leurs ressentiments, ne dépassent les bornes prescrites, et n’immolent plus de victimes que celles qui leur sont livrées.

« Fassent donc les Dieux que personne ne donne asile à ceux dont les noms sont inscrits sur ces tables ! Quiconque sera convaincu d'avoir aidé à en sauver quelqu'un, ou de l’avoir secouru, nous le plaçons d’avance sans pitié sur la même liste. Quant à ceux qui auront exécuté la sentence contre les proscrits ,• et qui viendront nous en présenter les têtes, qu’ils sachent que nous donnerons par chaque tète . à l’homme

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