CHAPITRE VIII
portier (janitor) 1 , reçut avec empressement et courut avertir son ancienne maîtresse, qui répondit qu'elle n'irait rejoindre son époux que le lendemain pour ne pas éveiller les sou[>çons. Au point du jour, en effet, Solanus, caché dans les combles, la rit arriver à la tête des assassins et se précipita de désespoir du haut de sa maison. Les mères elles-mêmes oubliaient, dans ces temps néfastes, les sentiments les plus doux, les devoirs les plus saints : celle d'Attilius, saisie d'effroi, lui refusa un asile , et repoussé par sa mère , le jeune patricien , qui avait pris ce jour-là la robe virile, courut porter sa tête aux bourreaux.
Mobt de CicÉaos. — Au premier bruit de l’arrivée des Triumvirs, Cicéron s'était empressé de gagner Tusculum : se croyant là encore trop près de Rome , il descendit vers la côte et s’embarqua ; mais il ne put supporter la mer et fut forcé de se faire déposer près d'une villa qu’il avait aux environs de Capoue. Le 7 des ides de décembre de cette fatale année 43, il y dormait tranquillement lorsque des corbeaux troublèrent ses esclaves de leurs croassements. Regardant ces cris comme un présage funeste et un avertissement des dieux , ils mirent Cicéron dans sa litière et le reportèrent vers la mer. En ce moment les soldats d’Antoine arrivaient. Ils coururent à sa poursuite, et ne tardèrent pas à l'atteindre. Leur chef était un misérable nommé Popilius Lamas, qui, dans une accusation de parricide, avait été sauvé par celui qu’il venait tuer. Cicéron le reconnut, et déploya plus de courage dans ces quelques minutes qu'il n'en avait montré pendant toute sa vie. Plus nombreux que les assassins, scs esclaves voulaient résister, mais il les arrêta d’un geste , et levant le voile de sa litière : a Tu veux ma tête , vétéran , dit-il , la voilà; tâche de la faire tomber avec dextérité, o Et comme Lænas hésitait pâle et tremblant, le caractère railleur du proscrit reprenant le dessus : «Eh ! que serait-ce donc, ajouta-t-il, si tu faisais ton apprentissage sur moi?... »
Antoine était dans le Forum, sur son tribunal, lorsque Lænas accourut à toute bride, montrant de loin en les brandissant d'un air de triomphe la tête et la main de l’orateur. Antoine les reçut en éclatant de rire et , après avoir vomi mille invectives contre Cicéron, les envoya à sa femme. La farouche Fulvia, s’il faut en croire Dion Cassius , prit cotte tête entre ses genoux , et avec l’aiguille d’or qui retenait ses cheveux se donna le plaisir cruel de percer à plusieurs reprises la langue qui avait conseillé le meurtre de son premier époux et maudit si outrageusement le second. Ces pauvres membres tronçonnez , dit le vieil Amyot, furent ensuite reportés au Forum ; et ce qui prouve bien que l’homme est toujours semblable à lui-même, malgré la différence des temps et des pays, c’est que jamais l'éloquence de Cicéron n’avait atliré au Forum la moitié de la foule qui vint y contempler sa tête et sa main droite clouées sur la tribune.
Le fleuve de sang des proscriptions coula jusqu’au 1" janvier, emportant dans scs flots les têtes de trois cents sénateurs et de deux mille chevaliers. Aux calendes de janvier 43, les Triumvirs ayant déclaré qu’ils avaient assez de victimes, le sénat leur vota des couronnes civiques , et Octave et Antoine allèrent chercher les meurtriers
LES TIIIUMVIRS.
de César. Ils les rencontrèrent en Macédoine , sur les hauteurs de Pbilippes , et les battirent dans deux actions très-vives à la suite desquelles Cassius et lirulus se donnèrent successivement la mort. Telle fut, en écartant les circonstances merveilleuses , les prodiges et les spectres dont l'entoura l'imagination des vieux historiens , la lin des deux assassins de César. Coupables d'homicide , ils périrent par le suicide , et jamais la peine du talion ne fut plus justement appliquée par la Providence , car le crime dont ils s'étaient souillés n'avait pas même la générosité du but pour excuse, et il fallait l'intelligence étroite et vide des rhéteurs de collège pour transformer en martyrs de la liberté ces deux sicaires de l’usure et de l’oligarchie de Home.
Octave et Antoine sb partagent l'kspire. — Après la victoire, les deux vainqueurs, oubliant à dessein Lépide , avaient fait un nouveau partage et s’étaient séparés. Octave revenait à Rome, chargé de répondre les mains vides aux réclamations des deux cent mille légionnaires licenciés , et Antoine allait chercher en Asie l'or qu'on leur avait promis sur les bords du Réno. Frappant en chemin des contributions sur tout le monde, il eut la fatale pensée de mander à Tarse la reine d'Égypte, qui avait secouru Cassius. Il comptait puiser largement dans son trésor pour la punir, et ne savait pas , l'insensé ! qu'en appelant cette étrangère il appelait auprès de lui la ruine, la honte et la mort. Cléopâtre avait alors trente ans, et si, encore enfant, elle avait charmé César, qui se connaissait eu beauté, qu’on juge de la séduction qu'elle dut exercer sur Antoine , qui au fond n’était qu'un légionnaire grossier et sensuel , quand elle lui apparut sur le Cidnus dans ce navire è la poupe d'or, aux voiles de pourpre, aux rames d’argent, à demi nue sous le voile flottant dont les poêles dra|>cnt Vénus, et entourée de Néréides et d’ Amours agitant autour de son pavillon doré des éventails de plumes de paon et de cygne , éblouissants de pierreries. Le soldat de Philippes fut subjugué. Ses légions, la gloire, l'empire, Fulvia même, il oublia tout. Ne se souvenant pas davantage de ses quarante ans, il suivit la Circé nubienne à Alexandrie, quitta la toge pour la robe carrée, ses bottines militaires pour les brodequins blancs d'Athènes, et recommença là, comme membre d’une association épicurienne de jeunes fous, qu'on appelait les amimétobies ou amateurs de l'existence inimitable, la vie qu'il menait à vingt ans
Tandis que cet oubli de toute dignité avec une fdle de la terre des monstres, avec une reine , indignait sourdement Rome , Octave soutenait une rude guerre contre les soldats qui exigeaient qu'on les mit en possession des dix-huit villes promises et des cinq mille drachmes de gralifleation. D’un autre côté, les habitants de ces cités sacrifiées, venus en foule à Rome, protestaient à grands cris contre l'iniquité d'une telle spoliation et demandaient avec justice que les autres villes d’Italie fournissent des terres dans une égale proportion ou que le sort désignât celles qui devaient être frappées seules. Rome était pleine d’une multitude de femmes, d'enfants, de vieillards, qui faisaient retentir tous les jours le Forum et les temples de clameurs et de plaintes, et touchaient vivement les citoyens quand ils songeaient surtout que ces
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