‹ Rome ancienne et moderneChapitre 86 sur 428 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

récompenses impies n’avaient été promises que pour fonder le pouvoir de trois hommes sur les ruines de la liberté. Entre ces deux masses menaçantes, i.rilées jusqu'à la fureur, Octave 11e savait que résoudre. Il opposait aux réclamations des villes la loi de la nécessité, et suppliait les légionnaires de se contenter pour le moment de la répartition déjà faite. .Mais les spoliés et les spoliateurs n'en criaient que plus haut , les derniers surtout. Non contents d'avoir envahi à main armée les meilleures terres, plus il leur montrait de douceur, plus ils devenaient insolents. La moindre circonstance leur fournissait un prétexte qu'ils saisissaient violemment ; un jour l'un d’eux ne trouvant pas de place au théâtre , alla s’asseoir parmi les chevaliers. Ce peuple soldat qui, redevenu citoyen, hors du camp détestait tout semblant d'oppression militaire, témoigna son indignation par de tels cris qu’Octave envoya dire à l’intrus de se retirer. Aussitôt l'armée proteste à son tour, et, à sa sortie du théâtre, le Triumvir est entouré par une foule de soldats qui se mirent à réclamer leur camarade d’un ton menaçant, croyant qu’d était en prison. Le soldat parut par hasard , et , désespérés de perdre ce prétexte de révolte , scs amis même l’accablèrent d’injures pour s’étre montré en ce moment.

Au Champ-de-Mors ce fut plus grave. Octave y ayant convoqué les légions pour en finir avec la question du partage des terres, elles s’y rendirent avant le jour, et murmurèrent parce que le Triumvir se faisait attendre. Cette insolence choqua le centurion Nonnius, qui voulut adresser quelques représentations à ses soldats; mais ils se précipitèrent sur lui en l’appelant traître et flatteur, le poursuivirent jusqu’au Tibre où il se noya, et jetèrent son cadavre sur le chemin par où devait venir Octave. Averti de tout, celui-ci , malgré les prières de ses amis, descendit aussitôt au Champ-de-Mars. Passant à côté du centurion sans tourner la tète , il procéda au pnrtage des terres, permit à ceux qui avaient mérité des gratifications de les demander, en donna même à quelques-uns qui ne s’y attendaient pas, et comprit dans la répartition générale les veuves et les enfants des morts. Ce sang-froid mêlé d'équité les étonna tellement , et dompta si vite ces cœurs sauvages, que les meurtriers de Nonnius eux-mêmes lui crièrent de faire chercher ceux qui avaient tué le centurion, et de les punir; mais, habile jusqu’au bout, Octave répondit qu’il connaissait les coupables, et ne leur infligeait que le remords de leur crime. Ce trait de clémence acheva de lui ramener l’armée, et changea les murmures en acclamations et l’hostilité en dévouement aveugle.

Elle eut bientôt l’occasion de lui montrer sa reconnaissance. Ulcérée des écarts d’Antoine, l'impérieuse Fulvia voulait se venger. Ne trouvant pas dans Octave le complice qu’elle cherchait peut-être, et le voyant répudier sa fille Clodia, qu’il avait épousée lors de la formation du Triumvirat, par l'ordre des légions, elle éclata. Soulevant tous les amis de son mari et se mettant à leur tête, armée de l’épée et du casque, elle recommença la guerre civile. Mais on éprouvait un tel besoin de repos, que cette levée de boucliers blessa tout lu monde. 11 y avait alors à Home un jeune poète rencontré par Octave dans le camp des assassins de César, et

LES TRIUMVIRS. 115

sauve par sa clémence, qui exprima heureusement le sentiment général dans cette allégorie noble et touchante :

« O vaisseau que nous aimons tous, te voilà donc menacé de nouvelles tempêles! Que fais-tu, -imprudent, au lieu de t'enchaîner fortement au port!... Ne vois-tu pas que tes lianes sont dépouillés de rames et que tes antennes gémissantes ne leurraient résister longtemps à la fureur des vents et des Ilots?... Tes voiles pendent, déchirées, le long des mâts; et ni les dieux en vain implorés, ni ta noble origine, ne

te sauveraient, hélas! illustre fds de Sylvia ! Va, l’image étincelante d’or qui

brille sur la poupe , est d'un faible secours pour le nocher quand l'ouragan mugit ; et si tu ne veux pas devenir le jouet des vents, tu feras bien d’éviter les blancs écueils des Cyclades. »

Bataille o' Actium. — Les conseils d'Horace ne furent point écoutés, mais la fortune d'Octavc et l’épée d’Agrippa , son grand capitaine, étouffèrent la guerre civile à Pérouse dans le feu et le sang. Maître de l’Occident après cette victoire, il chasse de la Méditerranée le (ils de Pompée qui , laissant la pourpre pour prendre les vertes couleurs de Neptune , parcourait les mers , depuis la mort de son père , avec cinq cents vaisseaux , relègue Lépidus dégradé à Circéî , et , après dix ans d'une marche habile et patiente, se trouve, l’an 31, seul en face d’Antoine. Moralement, celui-ci était déjà perdu aux yeux de Rome. A la popularité que lui donnaient autrefois dans l'armée son brutal courage et sa rudesse militaire , avait succédé le mépris et presque l'effroi. Ses débauches d'Égypte, ses courses nocturnes, déguisé en Bacchus, ces fêtes orientales oü il avait paru à côté de Cléopâtre , sur un trône d'or, le diadème au front, avec la robe d'Osiris, avaient retenti douloureusement au Forum et dans les camps. On disait qu’il voulait decouronner Rome au prolit d'Alexandrie, et faire un nouveau Tibre d'un fleuve de boue appelé le Nil. Aussi, quand la lutte s'engagea, le sociétaire efféminé de la vie inimitable était vaincu d'avance. Les deux rivaux, prenant la mer pour champ de bataille, se rencontrèrent, le 4 des noues de septembre 31, à Actium. Il y avait, du côté d'Antoine, soixante galères égyptiennes amenées par Cléopâtre : mais qu’attendre du troupeau d'esclaves et de bouffons qui les montaient!... Au premier sifllement des traits, Cléopâtre prit la fuite avec ses vaisseaux devant Agrippa; et , pour suivre une vieille femme, Antoine abandonna lâchement sur les Ilots ses braves compagnons qui mouraient en le défendant, et sur le rivage cent douze mille hommes encore rangés sous ses aigles; cédant ainsi sans combat l'empire du monde, il alla se tuer à Alexandrie, avec l'Égyplieune sans cœur qui l’avait déshonoré et qui cherchait à le trahir.

Ce suicide insensé faisait gagner à Octave la plus belle partie qui ait jamais été remise au hasard des batailles. Un empire de mille lieues de long avec l’Atlantique, le Rhin, le Danube, l’Euphrate, les sources du Nil, les sables du Sahara et les dernières crêtes de l'Atlas pour limites , tel était le lot de l'héritier des Césars. La folie d’Antoine l’avait l>caucoup aidé à le conquérir; mais on peut dire néanmoins que

ttfi

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